Vestiaire pluridisciplinaire

Depuis 2013, l’Atelier Avoc ouvre le champ des possibles grâce à une créativité multiple basée sur la scénographie, les arts décoratifs et la mode. Rencontre avec ses fondateurs, Laura et Bastien.

Des histoires, l’Atelier Avoc en raconte beaucoup. Celles de décors cliniques où vagabondent à loisir nos imaginaires. Celles de vêtements qui font irruption entre des murs immaculés pour orner les corps et donner vie à de curieuses intrigues. Croisant les savoir-faire, l’Atelier Avoc fabrique pour nous des moments de vie et s’amuse des frontières traditionnelles pour dessiner le périmètre d’un nouvel univers pluridisciplinaire. Quelle que soit la porte choisie pour entrer dans la galaxie Avoc, elle ouvre sur le même paysage, le même synopsis. La scénographie, les arts décoratifs et la mode s’y entremêlent et s’accordent pour donner corps à une harmonie stylistique et narrative en forme de fil d’Ariane, ne connaissant ni nœud ni coupure. Seulement des chapitres.

Chapitre 1.

Un homme. Une femme. Une pièce dépouillée aux carreaux blancs aseptiques où semble se jouer un curieux acte dramatique. Visages inexpressifs, émotions équivoques, les deux protagonistes apparaissent seuls à l’image ou se tournent le dos, comme murés dans une incompréhension mutuelle qui s’est peu à peu érigée en palissade infranchissable. La mise en scène est étudiée, rigoriste et précise. Autour de ce chaos émotionnel à interprétations multiples, Avoc oblige sa scénographie à se dissoudre dans une neutralité impersonnelle et objective. Au-dessus de l’humain, au-dessus de l’objet, au-dessus du silence de ce couple déliquescent semble planer le souvenir du célèbre décorateur Jean-Michel Frank. L’enveloppe de carreaux qu’il avait déployée dans l’hôtel particulier des Noailles en 1926 affiche ici sa superbe épurée. La marqueterie de brins de paille, l’une de ses signatures décoratives, se joue dorénavant des supports pour se retrouver sous forme d’un imprimé textile captivant. Le minimalisme enfin, érigé par Frank au rang d’art subtil, se déploie dans la première collection de l’Atelier Avoc jusqu’à souligner par sa retenue caractéristique une ligne, celle de chemises graphiques, une couleur, le bleu marine, un détail, le demi-col libératoire.

Chapitre 2.

Un verre brisé. Du vert d’eau. Une nouvelle page de l’Atelier Avoc, née d’un projet de décor avorté et qui se retrouve aujourd’hui sublimé dans une délicate collection textile. Les brisures se sont faites imprimé. La couleur tendre s’est métamorphosée en aplat léger. Un jaune pâle est venu s’épanouir sur des chemises sobrement solaires tandis qu’un blanc hypnotisant titille de son éclat un bleu résolument électrique. L’ensemble se tient par une sobriété raffinée qui trouve un écho puissant dans un décor au dépouillement extrême. Clin d’œil au photographe Donovan Wylie et à son travail sur la prison irlandaise The Maze, Avoc imagine pour son Chapitre 2 une série de douze cellules immortalisées rigoureusement sous le même angle, et dont les contours douceâtres figent le spectateur dans un décor autarcique. D’une pièce à l’autre, rien ou presque ne bouge. La couleur des murs, l’imprimé du rideau, sa longueur, les draps sur le lit, l’oreiller qui l’agrémente. D’infimes variations qui rappellent les détails imperceptibles, les évolutions discrètes et impeccables faisant le caractère subtil des collections de l’Atelier Avoc.

Un univers créatif « total », tout droit sorti de l’imaginaire de Laura et de Bastien, les fondateurs du label. Pour eux, le vêtement et le décor où il prend vie ne font qu’un. Ainsi, leurs collections partent toujours des arts décoratifs : immergés dans un projet scénographique, ils se laissent bercer par des lignes, des couleurs, des techniques qui avec le temps de la création se collent sur leurs rétines jusqu’à trouver leur accomplissement textile. Mais avant cette finalité, vient le dessin. Des dessins retravaillés inlassablement pour s’appliquer aux ondulations du corps jusqu’à prendre la forme d’une architecture vestimentaire sophistiquée. Homme, femme, les chapitres de l’Atelier Avoc se dessinent de façon asexuée. Seule compte la ligne, ciselée pour convenir aussi bien aux courbes féminines qu’aux carrures masculines. C’est à ce moment-là, et seulement là, que les caractéristiques des deux sexes obligent à quelques différences. Les imprimés, eux, jouent la carte de l’égalité stricte. Chaque collection en compte un – graphique, fort, radical – dont la puissance scénique trouve son antithèse dans des aplats colorés non moins affirmés. Avoc cultive ainsi l’équilibre du déséquilibre, use de ces correspondances visuelles adverses pour ouvrir le champ d’un discours visuel et narratif ambigu et incroyablement maîtrisé.

À travers leur Atelier Avoc, Laura et Bastien ont vraisemblablement réussi à dompter les spécificités des disciplines qu’ils travaillent pour donner naissance à une créativité qui se porte, se raconte, se regarde et se partage. Gageons que leurs imaginaires donneront une nouvelle fois naissance à une histoire esthétique saisissante, sous la forme d’un chapitre 3 irrésistible.

 

Article publié dans Runway France en mai 2015

© Chapitre 1 : Ben Sandler
© Chapitre 2 : Alexandre Guirkinger

 

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