Vénus insoumise

Métisse à la voix de soprano et aux jambes aériennes, Joséphine Baker reste dans l’imaginaire collectif comme une beauté sauvage bouleversant le tout Paris des années folles. Pourtant, elle fut bien plus qu’une artiste de cabaret.

Nous sommes le 3 avril 1925. Paris s’éveille les sens encore étourdis par la naissance d’une vénus noire à la volupté souveraine. Une sensualité où s’entremêlent énergie rythmée et spontanéité charnelle a surgit soudainement dans la Revue Nègre présentée la veille sur la scène du Théâtre des Champs Élysées. Cette bombe à la charge érotique brut s’appelle Joséphine Baker. Elle a 18 ans et sa nudité primitive sommairement dissimulée par une plume de flamand rose agite un public hésitant entre soumission exaltée et révolte morale. Son dynamisme impétueux, ses mouvements cadencés qui soutiennent harmonieusement les notes du Charleston, ses mimiques déformant avec drôlerie son visage métis attirent les regards, séduisent les intellectuels présents et brutalisent les bien-pensants. Joséphine Baker est née aux yeux d’un Paris dont l’hégémonie festive est encore à son comble. Elle en sera une icône éternelle.

Celle qui selon l’écrivain Erich Maria Remarque a « apporté le souffle de la jungle, la force et la beauté élémentaires, sur les scènes fatiguées de la civilisation de l’Ouest » hypnotise les artistes au point de s’accaparer leurs désirs créatifs. Kees Van Dongen, Alexander Calder, Man Ray, Paul Colin, Henri Laurens et bien d’autres transcendent les formes sculpturales de la danseuse qu’ils considèrent comme l’incarnation d’un modernisme primitiviste. Certains la comparent à la vénus noire qui hante Les Fleurs du Mal de Charles Beaudelaire, cette Jeanne Duval à la peau foncée qui fascinait tant le poète. D’autres, les surréalistes, se mettent en tête de voler la statue de Jeanne d’Arc pour la remplacer par leur nouvelle héroïne. F.S. Fitzgerald la mentionne dans sa nouvelle Retour à Babylone et Colette la qualifie de « belle panthère ». La passion pour l’Art nègre est passée par là et Joséphine Baker semble alors assujettie à des archétypes exotiques et érotiques qui la maintiennent dans les limites du mythe du « bon sauvage ».

Mais c’est sans compter sur sa force de caractère, sa puissance scénique et son sens de la mise en scène. Si elle repousse toujours plus loin les frontières d’un primitivisme théâtralisé sur les planches des Folies Bergères où elle porte en 1927 son fameux pagne serti de bananes accompagnant ses déhanchés spasmodiques, elle s’éloigne des stéréotypes élémentaires en devenant au quotidien une flapper, l’incarnation des années 20 faite femme. En plus de ses cheveux courts et plaqués, de ses yeux charbonneux, de ses lèvres sombres, son corps qui s’affranchit chaque soir de carcans rigides pour se réapproprier une liberté de mouvements, fait de Joséphine Baker un mannequin idéal. Paul Poiret, celui-là même qui tua le corset, l’habille de lignes fluides glissant le long du corps et crée pour elle une « robe Joséphine » qui attire les regards et attise les envies. Elle dépense ses cachets chez Chanel, Balenciaga ou Dior. Elle flanque ses tenues d’une ménagerie peu commune : sa panthère Chiquita qui l’accompagne à la Coupole, terrifiant au passage quelques clients surpris, son lézard baptisé Zozo qui vit dans une cage ou encore son serpent Kiki qu’elle porte le soir autour du cou alors qu’elle fait la tournée des cabarets. Elle se réapproprie son image en lançant le Bakerfix, une gomina pour les femmes dont la capillarité est en manque de tenu, des poupées à son effigie pour les petites filles et des cartes postales pour tous.

Joséphine Baker suit les conseils de son amant, Pépito, capitalise sur son image et multiplie ses champs d’action. L’Américaine débarquée au Havre quelques années auparavant pour un spectacle dont personne ne pouvait imaginer le succès est dorénavant une vedette adulée en Europe pour ses pas de danse électrisants, ses films et surtout, ses chansons. Depuis que Vincent Scotto lui a composée J’ai deux amours, le public ne se lasse plus d’entendre la soprano interpréter cette déclaration enflammée. Ces mots doux flattant le lustre fascinatoire d’une ville, et plus largement d’un pays dont l’éclat miroite bien au-delà de ses frontières, font de Joséphine Baker une ambassadrice de cœur irrésistible et amadouent avec tendresse une France définitivement sous le charme. Si bien qu’en 1937, l’artiste décide de devenir légalement française. Dès lors, elle prend fait et cause pour son pays d’adoption et devient deux ans après sa naturalisation, un agent de liaison dans la Résistance. Car la France est bien plus qu’une terre d’accueil et festive, elle est le lieu de tous les possibles pour cette enfant née à Saint-Louis en 1906. Cette enfant métisse qui ne valait pas grand-chose au regard des lois ségrégationnistes de son pays d’origine. Il n’en fallait pas plus pour qu’elle prenne le risque de s’engager pour protéger la nation qui lui avait permis de devenir l’artiste Joséphine Baker.

Surtout, bien qu’adulte, bien que vedette à l’aura internationale, Joséphine Baker continue à frayer avec la bêtise haineuse. Lors de tournées américaines, elle doit faire face à un racisme brutal et déshumanisé. Alors, de résistante pendant la Seconde Guerre mondiale, elle devient militante pour les droits les plus fondamentaux de tous à vivre ensemble. En 1963, elle accompagne Martin Luther King dans sa Marche vers Washington pour le Travail et la Liberté. Elle est la seule femme à s’y exprimer devant plus de 200.000 personnes. Et parce que cette prise de position n’est pas qu’une simple posture, Joséphine Baker construit dans sa vie privée un îlot d’amour fraternel cassant les préjugés. Au fil des ans, elle adopte douze enfants venus des quatre coins du monde. Cette « Tribu Arc-en-Ciel », comme elle aime à l’appeler, est le postulat d’une harmonie humaine possible trouvant sa richesse dans la cohabitation de nationalités, de cultures et de religions différentes. Joséphine Baker installe sa famille dans son château des Milandes qu’elle transforme en « Village de la Fraternité ». C’est là, qu’elle imagine créer un Collège de la fraternité universelle. Mais ce projet ne verra jamais le jour malgré ses multiples démarches.

Personnalité multiple à l’énergie communicative et à la combativité à toute épreuve, Joséphine Baker n’en oublie pas pour autant sa carrière d’artiste. Et ce même si elle n’est plus vraiment dans l’air d’un temps qui se veut Yéyé. Elle revient  finalement sur une grande scène parisienne, Bobino, pour fêter son jubilé de carrière. Le lendemain soir de la première, après avoir été applaudie, après avoir partagé un long moment avec ses musiciens et ses danseurs, Joséphine Baker plonge dans un sommeil qui signe son éternité. Comme si la boucle était bouclée. Et revient alors dans la mémoire collective, cette phrase qu’elle avait lâché au début de sa carrière : « Puisque je personnifie la sauvage sur scène, j’essaie d’être civilisée dans la vie. » Plus qu’un essai, Joséphine Baker a pour un temps rendu ses lettres de noblesse à notre civilisation.

 

Article publié dans Runway France en mai 2015

(0)

Laisser un commentaire