Un élégant petit monstre

Lorsqu’en 1954, Françoise Quoirez se mue en Françoise Sagan, le monde en est encore à attendre une figure hors du commun pour commencer à battre au rythme d’une nouvelle liberté morale. Une liberté dont elle s’emparera et qui fera d’elle l’icône d’une désinvolture soignée…

Elle était le charmant petit monstre que l’on observait avec une curiosité envieuse. Une jalousie sourde. L’incompréhension d’un autre temps face à la naissance d’un nouveau. Françoise Sagan était une enfant au génie littéraire et libertaire qui bousculait la cadence, accélérant le rythme d’un orchestre fatigué par les carcans bienpensants d’un monde encore moralement figé. De sa musique intérieure naitra un roman, Bonjour Tristesse, dont le tempo mélancolique et le décor douceâtre bouleverseront inexorablement la société des années 50 au point de diviser la critique et de faire entrer une adolescente, Cécile, au Panthéon des héros littéraires aux côtés de Holden Caufield, le teenager égaré de J.D. Salinger. En Pygmalion charismatique, Françoise Sagan suivra sa Galatée sur le devant de la scène. Plus jamais dès lors, la lumière ne voudra se détourner de cette jeune femme au visage espiègle et à l’attitude garçonne, éclairant parfois à outrance tous les pans de sa vie, ses goûts, sa façon d’être, de s’exprimer, de vivre. Son allure.

Une allure qui ne se départira jamais des principes d’éducation bourgeoise inculqués par ses parents, la maintenant courtoisement dans l’obligation rigoureuse d’une mise soignée et décente. Irréprochable et indiscutable. Impeccable mais pas atone. Car Françoise Sagan avait saisi la dualité d’une féminité moderne, affirmant dans des articles réalisés pour la presse féminine de l’époque et réunis dans un livre intitulé La Petite Robe Noire, que « c’est pour soi qu’on s’habille. De manière à se trouver bien et prendre une attitude de conquête qui vous donne, effectivement, l’impression d’être en forme » mais aussi que l’ « on ne s’habille pas pour éblouir les autres femmes ou pour les embêter. Une robe n’a de sens que si un homme a envie de vous l’enlever ». Prise au centre de cette antinomie propre à la mode et à l’image de soi, Françoise Sagan saura marquer de son empreinte le style d’après-guerre pour en créer un saganesque, discret et immuable, qu’elle affichera tout au long de son existence avec sobriété.

Deux figures intimes feront néanmoins évoluer son style sur le chemin d’une maturité maitrisée et d’une élégance modeste. En épousant « un homme élégant », Guy Schoeller, en 1958, elle avouera avoir « commencé à faire vraiment attention à (s)es tenues ». Jusqu’alors, elle affichait une désinvolture adolescente, marquée par le port de pantalons courts ou retroussés, de chemises à carreaux, de pulls masculins ou de marinières estivales. Sa pièce maîtresse, achetée après le succès de Bonjour Tristesse en voyant une publicité, était un manteau de panthère dans lequel elle enveloppait son corps menu et avec lequel elle posait devant sa première voiture, une jaguar XK120, l’autre cadeau qu’elle se fera au lendemain de sa réussite littéraire. Elle changera discrètement après son mariage, troquant de plus en plus les pulls pour des cardigans et scindant son cou de quelques perles. Le tout sans jamais perdre la fraîcheur de ses vingt ans, Françoise Sagan considérant que les tenues de « dame » ne lui allaient « pas très bien ».

Au début des années 70, Françoise Sagan fera la rencontre de Peggy Roche, « une femme qui sait que si l’habit ne fait pas le moine, la robe fait la femme ; que l’élégance des vêtements peut refléter les élégances du cœur et de l’esprit et que certains modèles peuvent y aider, voire y contraindre ». Mannequin, journaliste de mode puis styliste, Peggy Roche prendra en main le quotidien de sa compagne et de sa garde-robe pour en faire un modèle d’élégance. Dès lors, Françoise Sagan portera des coupes droites masculines, des chemises colorées, des espadrilles en vacances et des boots en cuir sans lacet à Paris comme le raconte son fils, Denis Westhoff. Il n’y aura rien d’ostentatoire dans ses tenues, « juste des détails précieux mais discrets, comme un bijou Bulgari, un sautoir de perles fantaisie assorti à ses vêtements ou un beau sac en cuir d’agneau bleu marine ».

Contemplant le sens inné de Peggy Roche qui inventera une « élégance libre, sobre et souple, tranquille, où les vêtements sont des assistants habiles et ajustables d’une séduction que l’on veut exercer ou, au contraire, les complices infroissables et muets d’une séduction que l’on vient juste d’exercer », Françoise Sagan s’appropriera les atours d’un mannequin ciglé Peggy Roche sans jamais oublier sa propre personnalité. Elle ira jusqu’à financer sa marque, devenant une ambassadrice avertie et séduisante, louant dans une forme de pudeur dithyrambique les créations de celle qu’elle admire. Elle lui fera néanmoins quelques infidélités de cœur, côtoyant discrètement les fers de lance de la couture à la française. Jean-Louis Scherrer et Guy Laroche viendront dans sa maison de Normandie pour préparer leurs collections. Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent aussi. De cette relation mêlée d’affection et d’admiration naîtra d’ailleurs l’un des plus beaux articles sur l’inventeur du prêt-à-porter dans les pages du magazine ELLE. En 1980, Françoise Sagan passera une poignée d’heures auprès d’Yves Saint-Laurent pour saisir l’essence de sa créativité et de sa personnalité. Elle dira alors de lui qu’il était « volontaire, timide, secret et bourré de talents » mais aussi « lucide, passionné, intransigeant et généreux ». Elle tirera du couturier quelques confidences, celles d’un créatif emporté par l’air du temps et attaché au bien faire : « Il ne restera rien de tous ces efforts, de toutes ces nuits blanches… ça c’est cruel. Donner le jour à des choses qu’on ne reverra plus et dont l’essence même est de disparaître. La mode est ce qui se démode… ». Mais ce que ne pouvait pas saisir Yves Saint Laurent dans son humble créativité, c’est que lui-même et son intervieweuse de talent étaient au dessus de la mode. Ils étaient le style.

Pour preuve, dix années après la disparition de Françoise Sagan, reste encore le souvenir de son impétueuse désinvolture portée par un regard malicieux, une voix désuète et des écrits d’une justesse intemporelle. Le souvenir d’une jeune femme emmitouflée dans un manteau de panthère et trépignant secrètement d’impatience à l’idée de prendre le volant de sa jaguar pour se laisser enfin griser par une liberté complice…

 

Article publié dans Runway France en septembre 2014

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