« Perdus »

 

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François courait dans une rue dépourvue de lumière. Son souffle asthmatique avait des relents de crainte viscérale qui tétanisaient ses muscles. Il sentait une boule au fond de son ventre prête à exploser dans un cri d’effroi. Que fuyait-il ? Il ne s’en souvenait plus vraiment maintenant que ses jambes l’entrainaient dans une course sans ligne d’arrivée. Il pressentait juste qu’il devait fuir, aller loin, mettre de la distance entre lui et cette monstrueuse masse pleine de sensations qui le poursuivait. François ne reconnaissait pas les rues dans lesquelles il évoluait. Elles étaient sombres, une fine pellicule humide recouvrant les murs des bâtiments qui les encadraient. Il se guidait à l’instinct, cherchant la lumière ou un bout de vie humaine pouvant l’extraire de ce nimbe obscur qui l’entourait et l’enveloppait comme un manteau sépulcral. Il tourna spontanément à gauche bien que les rues se ressemblèrent toutes et qu’aucun détail amical ne l’engageait à le faire. Il continua sa course, sentant son cœur battre au rythme de la peur et non de l’effort. A quoi pensait-il ? A rien, son esprit faisant corps avec sa carcasse comme pour motiver chacune de ses cellules à s’échapper de cette situation absurde. François le savait, il n’était pas un grand sportif ni même un de ces êtres qui, pour se donner bonne conscience, enfile un jogging tout les 36 du mois. Il buvait trop, fumait trop, abusait avec délectation de tous les vices qui détruisent en donnant l’impression d’être plus que jamais en vie. Bientôt, il serait à court de ressource physique et devrait s’arrêter pour reprendre un souffle dont il n’avait jamais eu conscience jusqu’à présent. L’idée de se cacher dans un coin germa d’un coup alors même qu’il se retrouvait au bout d’une impasse. Sans réfléchir, il se mit à rebrousser chemin cherchant des yeux un trou plus sombre où cacher son corps fatigué. Une quête trop tardive. François tomba presque immédiatement sur le cauchemar auquel il essayait d’échapper. Des vieillards. Des centaines de vieux aux corps décharnés, au regard presque éteint, aux traits fondus par le temps. Ils s’approchaient lentement alors qu’une sonnerie hystérique résonnait à intervalles réguliers. François savait que cette armée d’ancêtres ne lui laisserait aucune chance. Elle était numériquement plus forte même si elle donnait l’impression qu’un coup de pied pouvait la faire basculer comme un jeu de quilles. François paniqua, suppliant pour sa vie alors que la sonnerie à laquelle il ne prêtait plus vraiment attention mourrait dans un silence tout aussi effrayant que son bruit frénétique. Il ne restait plus que quelques mètres entre lui et les vieillards. Il n’y avait que des hommes. Des hommes qui lui ressemblaient étrangement s’il avait eu 50 ans de plus. Des hommes silencieux, qui bien que terrifiants ne faisaient aucune grimace, n’émettaient aucun son, ne projetaient pas leur bras devant eux comme pour s’agripper par avance au corps de leur nouvelle proie. Ils avançaient dans une tranquillité déconcertante pour enfin arriver à hauteur de François. Puis la sonnerie, à la fois stridente et familière, retentit à nouveau. François sursauta dans un cri fébrile et aigu. Très vite, il réalisa qu’il était dans son lit et que la sonnerie n’était rien d’autre que son portable. Machinalement, il décrocha et balbutia mollement un « allo » pâteux.

-« T’es où bordel ?!? Ça fait quatre heures que j’essaie de te joindre. Je me suis inquiété ! »

A l’autre bout du fil, le meilleur ami de François, Ben, sorte de mère juive coincée dans un corps de bûcheron, semblait sortir d’un teknival survolté.

-« Je suis désolée, j’ai rien entendu…enfin si mais j’étais pas vraiment là »

-« Qu’est-ce que t’as fait encore ? Ça va pas ? T’as une gueule de bois ? »

François saisit le paquet de cigarette qui ornait sa table de nuit. Il en alluma une et répondit avec une indolence somnolente alors même qu’il organisait ses oreillers pour maintenir son corps encore troublé par sa course-poursuite chimérique.

-« Non, pas de gueule de bois…enfin un peu mais rien de sérieux. C’est juste que je suis un peu déprimé en ce moment »

-« Pourquoi !? »

-« Rien de grave mais ça me pèse…je n’arrive pas à me sortir ça de la tête »

-« Qu’est-ce que tu n’arrives pas à te sortir de la tête ? Qu’est-ce qui ne va pas ? »

-«  C’est juste que je les ai perdus Ben, c’est fini… »

-« T’as perdu quoi ? »

-« On m’avait prévenu en plus : « Tu verras du jour au lendemain, pouf ! Envolés…y’a rien à faire…bla bla bla…c’est la fatalité…bla bla bla »

-« Je comprends rien à ce que tu me dis…Pouf !…bla bla bla ! Qu’est-ce que tu as perdu bordel !?! »

-« Je sais que c’est la fatalité mais je pensais, un peu bêtement, que je n’étais pas comme eux… »

-«  Tes clés ? C’est tes clés que tu as perdues ? Regarde dans les endroits habituels. On les pose souvent machinalement…sans faire attention »

-« … »

-« François ! »

-« mmm ? »

-« T’es où là ? »

Finissant sa cigarette, François l’éteignit dans un cendrier qui n’avait pas été vidé depuis une éternité. Le souvenir d’un voyage avec une copine dont il ne se rappelait que vaguement le prénom alors qu’il lui restait très précisément en mémoire les positions érotico-exotiques auxquelles elle l’avait initié. La cigarette mourut dans une dernière nuée de fumée qui vint s’acoquiner avec les globes oculaires humides de François.

-« Je suis chez moi. Tu veux que je sois où ? »

-« Mais alors t’as pas perdu tes clés !! Tu vas me dire ce qui se passe maintenant !! Tu as perdu QUOI ? »

Comme à son habitude Ben perdait patience face à la nonchalance de son meilleur ami. Les imbroglios discursifs étaient une habitude entre eux mais Ben était, semble t-il, celui qui subissait toujours la confusion verbale et intellectuelle de François.

-« C’était écrit de toute façon…qu’est-ce qui disent les gens déjà ?…que l’apothéose physique et reproductive est atteinte à 18 ans, après c’est la dégringolade… »

-« Ok…je vais rester calme…réponds juste à cette question d’une simplicité enfantine : Qu’est-ce que tu as perdu ? »

-«  MES 20 ANS BEN !!! J’AI PERDU MES 20 ANS !!! »

-« C’est une blague François ?! »

Ben savait qu’il pouvait passer pour un individu décalé, un marginal bizarrement mais parfaitement intégré aux codes et aux manières de son époque. Il donnait toujours comme première impression d’être paradoxal. Physiquement, son mètre quatre-vingt dix et sa centaine de kilos musclée dénotaient avec son visage enfantin aux yeux tristes. La barbe qu’il laissait envahir son visage n’était pas une coquetterie mais plutôt une façon d’accorder son corps d’homme à sa face juvénile. Son caractère était tout aussi troublant. Doux, de nature inquiète, toujours aux petits soins avec les autres, il surprenait souvent son entourage par le détachement qu’il pouvait avoir face à ses propres problèmes, même les plus graves. Ben travaillait dans la finance, ce qui amusait toujours les gens à qui il se présentait, ces derniers devant l’imaginer dans un costume grisâtre, à mille lieux de son image de bûcheron-rugbyman. Ben était décalé et cela ne l’étonnait pas d’avoir des amis tout aussi étranges. Mais dans son for intérieur, il était régulièrement interloqué par la bizarrerie de François.

-« Tu as 34 ans François, ça fait une éternité que tes 20 ans sont passés… que tu les as perdus comme tu dis…»

-« Oui mais j’avais toujours 20 ans dans ma tête et aujourd’hui, je sens que tout c’est évaporé…mon insouciance, mon désir de bouffer le monde et même mon sex appeal post puberté… »

Par un souffle d’incrédulité, Ben essaya de gagner du temps avant de formuler une réponse qui ne fasse pas trop de dégât.

-«  C’est dans la tête tout ça…moi quand je te vois, je me dis pas que tu es vieux…au contraire… cherche un peu, je suis sûr que tu ne les as pas perdus…ils sont dans un coin à t’attendre… »

-«  Mais qu’est ce que tu racontes ? « Dans un coin à m’attendre »…t’as pas d’autres conneries à me débiter…c’est pas une pouffe à qui j’ai donné un rendez-vous dans un café ! »

-« Ok ok ok…écoute, moi ça m’est déjà arrivé de me sentir à côté de la plaque, c’est normal, on change. »

-« Tu comprends rien ! Ce qui est normal à 20 ans, c’est de se sentir pas normal…alors ce n’est pas normal si je me sens normal…je les ai perdus, j’te dis et y’a rien à faire ! »

-«… »

-«  Et puis, j’ai l’impression de ressembler de plus en plus à mon père »

-« C’est pas possible ça »

-«  Ah bon et pourquoi ? »

-« Parce que tu ne connais pas ton père…tu n’as aucune idée de ce qu’il est devenu et même de ce à quoi il ressemble…c’est peut-être un vieux beau qui taquine la jeunesse sur la Croisette avec des dents fluorescentes et un brushing harmonisé à son bronzage artificiel…autant dire à mille lieux de toi…»

-«  Ça voudrait dire qu’il a connu une ascension éblouissante…je te rappelle que selon ma mère, il était apprenti boucher… »

-«  Tu vois, tout peut arriver…de charcutier, on peut passer à vedette de cinéma… »

-« Mais de quoi tu parles Ben ? »

-« Je veux juste te faire comprendre que rien n’est définitif…tes 20 ans tu peux les retrouver comme tu peux les transcender et devenir un autre François… faire comme ton père : passer de boulanger à producteur hollywoodien »

-« Tu me fais peur Ben…je comprends rien à ce que tu me dis…on dirait moi… »

-«  Ah bon ! Ça me semble clair pourtant…bon, la seule chose que je peux te dire, c’est que tu as 34 ans et que c’est déjà pas mal…profite d’eux si tu ne veux pas les regretter »

-«…mouais… »

-« On fait la teuf ce soir ? On va boire des coups ? »

-« Bof, je tiens plus l’alcool…une des nombreuses conséquences de ma perte…on ne s’en rend pas compte mais les organes vieillissent aux aussi… »

-« Tu rigoles ou quoi !!?!! A 20 ans, tu gerbais au bout de ton deuxième whisky coca…le vieillissement de ton foie n’y est pour rien ! »

-« Ah ouais c’est vrai…je ne me souvenais plus… »

-« On sort alors ? »

-« Ouais mais alors on va au Tubbie’s…la serveuse est sublime. On a plein de choses en commun, on écoute la même musique, on aime les mêmes films, on a la même vision du monde… »

-«  Ah ouais ! Ça fait beaucoup de « même » tout de même…Et, elle a quel âge cette femme parfaite ? »

-« 22, pourquoi ? »

 

 

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