Notre plus belle arme

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Elle n’est pas farouche malgré sa pureté affichée. Ni aigrie malgré son expérience. Ou avilie, inerte, atone. Elle aime être salie, barbouillée, noircie. Souillée, déshonorée, dégradée. Abimée, infectée, corrompue.

Elle se présente toujours nue comme un appel à l’agression verbale parce qu’elle n’existe que pour être le réceptacle de maux, d’idées, de foutre cérébral. Patiente et dévergondée, elle accepte sans se rebeller toutes les griffures, les injures, le sadisme psychique de ceux qui la contrôlent.

C’est une séductrice de l’âme. Son physique virginal n’y est pour rien. Elle captive et attire par son silence. Les plus faibles se sont épuisés à la convaincre. Les plus forts ont réussi à l ‘amadouer. Pour autant, peu ont atteint le succès grâce à elle. Aucun, l’ataraxie.

Elle nous a charmé depuis longtemps. Son mutisme objectal répondait à notre réserve enfantine. Elle nous permettait tout. Patienter, rêver, voyager. Nous soulager.

Depuis, on la jauge régulièrement. Notre regard noir se heurte sans cesse à son grain laiteux. L’aspérité de notre esprit copule irrémédiablement avec le poli de sa surface. Notre contenu a un besoin viscéral de son contenant.

Dépendante, on veut sans cesse la subjuguer. Il suffit d’une phrase. Une phrase juste qui permette l’enchaînement des émotions, le déploiement de l’imagination, la libération du moi. On visualise le soulagement de la finalité dès la première syllabe alors qu’elle s’enferme plus que jamais dans une aphasie altière et fière.

On ne peut pas résister. On replonge avec une délectation addictive dans ce combat entre l’entendement et l’objet, le palpable et l’impalpable, l’animé et la maîtrise.

Une nouvelle fois, les conditions sont réunies. Notre ventre a terminé sa gestation. Notre esprit déborde de mots, d’images, de sensations. Nos mains tremblent d’impatience à l’idée d’être le vecteur créatif d’une pensée. On attaque.

Elle, elle nous attend, vierge et faussement soumise. Si elle le pouvait, elle nous offrirait un sourire effrontée, plein d’impertinence et d’hardiesse. Incapable, elle choisit de nous mettre au défi par une offense silencieuse qui résonne dans notre tête comme une injonction de bien faire. Elle se laisse manipuler avant de riposter au moment où on s’empêtre dans les formules et les idées. Elle nous montre notre incapacité par sa splendeur candide.

On perd notre première bataille. L’assaut était brouillon, exalté, brut. On choisit de laisser le temps au temps avant de repartir chercher en nous les armes narcissiques d’une nouvelle offensive littéraire.

On entre dans une bulle cérébrale où les idées nous transportent d’un souvenir à un rêve, d’une réflexion à une situation, d’un souhait à un cauchemar. On plonge plus que de raison dans l’émotion.

Si on réussit à saisir cette émotion, à la revivre et à la maitriser, alors seulement nous pourrons enchanter notre amie rivale et créer avec elle un moment salvateur indispensable à notre équilibre et à sa raison d’être.

Le trouble de bouleversements passés nous gagne enfin. On fond littéralement sur elle, sûre de pouvoir museler ses réticences et d’en faire une alliée. Rien ne peut nous entraver. On la macule de nos faiblesses existentielles. On la contamine par nos états d’âme. On l’éclabousse de nos passions trop vives.

De blanche, elle passe à mouchetée. Pure, elle se mêle à nos vices. Nous ne faisons qu’une. Le duel n’en était pas un. Acte d’amour, il reprenait simplement les ingrédients d’une union physique et intellectuelle. Une union entre une femme et une page blanche.

On comprend enfin qu’elle n’était pas un adversaire à conquérir mais une partenaire dans la mise en lumière de notre histoire. Nous sommes notre seule ennemie. Tout comme nous sommes seule détentrice des solutions à nos problèmes, des remèdes à nos maux, des mots à notre aventure humaine.

Cette page blanche est finalement notre plus belle arme.

Cette page blanche est finalement notre seul vrai amour.

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