Monsieur Auguste

clown

 

Maître Bidard avait des rituels. Celui de s’observer dans le miroir de l’ascenseur qui le menait à son bureau en faisait partie. Il commençait toujours son examen par l’étude rapprochée de sa dentition parfaite et blanchie régulièrement au laser. Il souriait, rugissait et prenait des poses charmeuses dont il connaissait l’exact impact sur la gent féminine et l’humanité en général. Il poursuivait son analyse dans l’exploration approfondie des rides qui encerclaient ses yeux scrutateurs, maniant le lifting manuel avec un nouvel intérêt. Maître Bidard pensait de plus en plus à une intervention chirurgicale pour contrer la nature déficiente et décevante, mais sa peur des aiguilles et de tout ce qui touchait de près ou de loin à un hôpital faisait traîner en longueur sa prise de décision. Balayant dans un souffle renfrogné son incapacité à faire un choix, il s ‘attelait ensuite au remaniement de sa chevelure grisonnante et abondante qui faisait tant sa fierté et dont l’entretien était laissé au même coiffeur, Francis, depuis plus de vingt ans. Enfin, il terminait son cérémonial par une restructuration de son costume trois pièces fait sur mesure par le meilleur tailleur de Paris, Salvatore.

Une fois ces formalités effectuées, Maître Bidard se sentait toujours mieux. Il éprouvait la satisfaction de la maîtrise d’être et entrait dans son cabinait avec une flamboyance orgueilleuse représentative de sa suffisance. Comme à son habitude sa secrétaire, Nicole, lui tendait les fiches relatant les appels qu’il avait manqués et annonçait le nom du client patientant dans son bureau.

-« Maître, Monsieur Auguste vous attend dans votre bureau. Vous risquez d’êt… »

Maître Bidard ne portait jamais attention à ce que lui disait Nicole tant sa voix et son physique lui faisaient horreur. Il percevait ses mots comme des bramements nasillards dont la justesse grammaticale n’avait d’équivalent que l’intonation trainante. Il aurait pu s’accommoder de ce défaut si l’apparence de la femme avait pris des allures agréables ou au moins, soignées. Mais à chaque fois qu’il avait posé son regard sur elle, il avait remarqué des détails défectueux. Le vernis écaillé, la couleur de cheveux bas de gamme, le rouge à lèvre sur les dents, une tâche sur un chemisier, des lunettes mal ajustées. Maître Bidard regrettait de ne pas avoir été là le jour des entretiens. Son associé, trop gentil, s’était laissé séduire par la situation difficile de la femme. Nicole ne le savait pas encore mais sa période d’essai n’allait pas être reconduite en CDI. L’avocat s’en faisait un devoir.

Les yeux rivés sur ses fiches, Maître Bidard était entré dans son bureau sans prêter attention à son client. Il avait débité sa litanie habituelle présentant sa propre personne comme le meilleur avocat en droit du travail de Paris et son cabinet comme le plus sollicité pour diverses affaires. Posant enfin son regard sur son client, alors qu’il s’installait à son bureau, Maître Bidard était resté sans voix. Le temps d’une excuse et il était reparti voir sa secrétaire, fulminant de colère et d’incompréhension chuchotées.

-« NICOLE, c’est une blague ! Qui est cet homme ? »

Préparée à ce retour flirtant avec l’hystérie, Nicole ne put néanmoins s’empêcher de bégayer.

-« No..on, non, ce n’est ppp..pas une blague. J’ai vérifié. Monsieur Auguste, 14heures. Il a ppp..pris rendez-vous. J’ai essayé de vo… »

Habile dans la construction d’un personnage et dans la maîtrise des émotions, Maître Bidard était déjà retourné dans son bureau, le sourire aux lèvres, la main tendue et la diction mielleuse.

-« Monsieur Auguste, excusez moi une nouvelle fois. Je devais vérifier quelque chose avec ma secrétaire. Dites moi tout. Que puis-je faire pour vous ? »

Finissant à peine sa phrase, Maître Bidard sentit une décharge électrique naître dans la paume de sa main et trouver son apothéose dans un claquement de dents incontrôlable. Une mèche de ses cheveux se libéra dans les soubresauts irrépressibles de son corps survolté et atterrît dans son œil surpris.

-« Ooooh, excusez moi Maître ! Je suis confus. J’ai oublié d’enlever mon serre main électrique. C’est un truc du métier. Vous ne risquez rien, c’est une petite décharge anodine qui… »

-« Ça va, ça va…mais à l’avenir, tâchez d’enlever ce truc avant de me serrer la main ! »

Quelque peu agacé, Maître Bidard se réappropria sa contenance avec difficulté, affichant un sourire de façade et un intérêt impatient.

-« Dites-moi tout. Pourquoi avez-vous besoin d’un avocat ? »

-« Et bien, je travaille depuis plus de 30 ans au… »

Maître Bidard n’arrivait pas à se concentrer sur les mots de son client. Son attention était happée par l’allure déstructurée et bigarrée de Monsieur Auguste. L’homme assis en face de lui était un clown. Un clown au sens littéral du terme. Il portait un pantalon aux couleurs criardes rangées dans des carreaux démesurés et qui ne trouvait de pendant raisonnable que dans une veste excessivement grande et violemment rose fushia. Son cou était serti d’un nœud papillon gigantesque que des centaines de sequins rendaient éblouissant. Maître Bidard ne vit pas les pieds de Monsieur Auguste et n’échafauda aucun stratagème allant dans ce sens. Pour autant, il était persuadé que son client portait des chaussures ridicules et immensément trop grandes pour n’importe quel être humain. L’avocat eut des sueurs froides en pensant au grotesque de ces souliers installés sur son tapis acheté une fortune lors d’une vente aux enchères. Son mal être décupla lorsqu’il se concentra sur le visage bariolé de Monsieur Auguste. Aucun pore de sa peau n’était visible tant le maquillage avait été appliqué avec soin et exactitude. Le contour démesuré de sa bouche allié à des sourcils extravagamment hauts et effilés figeaient l’homme dans une attitude faussement béate et enjouée que Maître Bidard aurait plutôt défini de niaise et jobarde. Dans ce flot de couleurs et de formes, le regard de l’avocat était avant tout captivé par le rouge du nez de son client qui trouvait un écho teinté dans ses cheveux frisés. Maître Bidard détestait le rouge et se satisfaisait tous les jours d’évoluer dans un bureau aux nuances froides, décoré avec sobriété d’objets et de mobiliers signés par les plus grands noms du design scandinave des années 30 et 40. Monsieur Auguste faisait tâche dans cet environnement épuré où les travaux d’Alvar Aalto et de Wilhelm Kage s’épanouissaient sobrement. Monsieur Auguste était une tâche. Une tâche de couleur qui perturbait terriblement le cadre mis en place par Maître Bidard.

-« …pour licenciement abusif découlant d’un racisme affiché »

Reprenant ses esprits, Maître Bidard eut l’air surpris.

-« Racisme ? Comme ça racisme ? Je ne peux pas le voir sous votre maquillage rid…sous votre maquillage mais vous êtes d’origine africaine ou maghrébine ou autres ? Votre nom « Auguste », ça vient d’où ? Des Dom Tom ? De la République Dominicaine ?»

-« Du Poitou »

-« Euh oui…oui mais vos origines ? »

-« Ma mère était charentaise et mon père venait des Deux-Sèvres. Je crois que le grand-père de mon père ou alors la grand-mère de ma mère…je ne sais plus…enfin je crois qu’il était polonais. Mais ce n’est pas le problème. Vous m’avez écouté Maître ? »

-« Bien sûr ! Je suis juste en train de vous tester en vu d’une conciliation. Vous savez, les avocats de la partie adversaire vont essayer de vous déstabiliser pour gagner le procès. Heureusement pour vous, je suis le meilleur dans le domaine des licenciements abusifs. Mais qui dit meilleur, dit bien informé et au fait des stratégies potentielles mises en place pour perturber le plaignant…donc vous allez m’expliquer une nouvelle fois votre histoire pour voir si déjà, il n’y a pas de modifications dans votre discours qui pourraient être utilisées par nos adversaires…enfin adversaires, ça on verra si je décide de m’occuper de votre affaire. Allez Monsieur Auguste, je vous écoute »

De façon à ne pas être perturbé par la frénésie colorée de son client, Maître Bidard s’évertua à se concentrer sur une prise de note scolaire et appliquée. Une stratégie qui s’avoua nulle lorsque son stylo refusa de délivrer l’encre nécessaire. Sourire aux lèvres ou du moins, ce que l’on pouvait imaginer être des lèvres, Monsieur Auguste tendît un stylo à l’avocat.

-« Prenez mon stylo mais faites att… »

Le clown n’eut pas le temps de terminer sa phrase que déjà une giclure d’eau finissait sa course dans le visage de l’avocat qui s’écriait d’une voix aiguë :

-« Qu’est-ce que c’est ?! »

-« C’est de l’eau, ne vous inquiétez pas ! J’ai voulu vous prévenir…il ne faut pas toucher au petit bouton sur le bouchon sinon ça part »

-« Dites moi Monsieur Auguste ! Dans tout cet attirail, vous n’avez rien de NORMAL ? »

-« Qu’entendez-vous par normal ? »

Surpris par cette réponse, Maître Bidard ravala sa colère dans un souffle qui flirtait avec l’agacement.

-« Laissez tomber…je vous écoute Monsieur Auguste »

-« Je vous disais donc que je travaille au Cirque Pandom depuis plus de trente ans. J’ai tout appris de l’ancienne star du milieu, le clown Adam. A nous deux, on a fait les belles heures du cirque. On était de véritables vedettes ! Presque des rock star…je ne sais pas si vous imaginez… »

-« Pas vraiment non »

-« Bref, malheureusement Adam a quitté le cirque parce qu’il est tombé malade et au même moment le patron de Pandom a passé l’arme à gauche. C’est son fils qui a hérité. Un idiot influencé par son filleul, le clown Lucas. Il détestait Adam et du coup, il me déteste aussi. Je ne sais pas comment il a fait mais il y a une semaine le fils Pandom m’a dit que je devais quitter le cirque parce que je ne faisais plus rire personne. Mais c’est faux !!! Je suis tou… »

-« Attendez, attendez…je ne vois pas le rapport avec du racisme et un licenciement abusif »

-« Mais c’est à cause du maquillage »

-« Pardon ? »

-« Oui, le maquillage. Le fait qu’il me dise que je ne fais plus rire personne c’est une excuse. En réalité, le problème, c’est le maquillage »

-« … »

-« Je vous explique, je fais partie des derniers clowns à me maquiller ainsi. Aujourd’hui, la tendance est au noir et jaune avec des formes plus géométriques et moins rondes. On les appelle les Geofaced. Moi je suis un Oldfaced et le clown Lucas est un Geofaced. Et en fait, les Geofaced ont petit à petit pris le contrôle de toutes les pistes de cirque. Ils ont fait en sorte que l’on disparaisse. C’est comme un génocide et je… »

-« Ne nous emballons pas Monsieur Auguste ! Personne n’est mort, non ? »

-« Non mais mon espèce est en train de disparaître parce qu’elle est minoritaire et… »

-« Mais ce n’est pas du racisme »

-« Si ! Vous appelez ça comment vous ? »

-« …euh…je ne sais pas mais… »

-« Vous voyez ! Il n’y a pas d’autre mot. Le pire c’est que si on se convertit au Geofaced, on ne trouve pas forcément du travail parce que l’on est marqué du sceau des Oldfaced dans tout le métier. Moi je suis viré non seulement parce que je ne veux pas modifier mon maquillage mais aussi parce que je suis un représentant connu des Oldfaced. Vous comprenez Maître, il s’agit de techniques ancestrales transmises de clown à clown. Je ne peux pas bafouer ces secrets et modifier ce que je suis pour coller à la tendance. C’est comme si je piétinais Adam et tous les autres. Vous comprenez Maître ? »

-« Euh, je pense oui. Résumons : vous êtes viré à cause des formes et des couleurs sur…euh…sur votre visage »

-« Oui, c’est ça, en gros. Sauf que je suis comme l’homme de Neandertal face à l’Homo Sapiens…Je suis en voie de disparition. C’est pour ça que je veux me battre, pour mon espèce et tous les clowns Oldfaced. Si moi, vedette pendant des années, je suis viré à cause de ça et bien plus aucun clown Oldfaced ne trouvera de contrat et ils disparaîtront petit à petit »

-« Enfin, si je ne m’abuse, les Néandertaliens n’ont pas disparu à cause des Homo Sapiens ou d’une quelconque mise au banc mais plutôt parce qu’ils n’étaient génétiquement plus armés pour survivre »

-« Oui bon si vous voulez…alors disons que c’est comme les Tutsis et les Hutus. Je.. »

-« Arrêtez avec votre génocide !! C’est une très mauvaise ligne de défense !! Et puis vous êtes un clown pas une ethnie brutalisée »

-« J’étais sûr que vous alliez réagir comme ça. Je l’ai vu dès que vous êtes entré dans ce bureau. Vous jugez les gens sur leur apparence comme le fils Pandom »

-« MOI ! Jamais ! Je suis avocat. Je ne juge pas mes clients ou n’importe qui sur leur physique ou quoi que ce soit d’autre. La preuve, vous avez vu ma secrétaire ?!

-« … »

« Bref ! Je suis vraiment désolé mais il me semble impossible de vous défendre. Il faut que vous compreniez Monsieur Auguste, le monde…la vie est ainsi faite. Cette tendance comme vous l’appelez n’est qu’une partie du renouvellement des générations. La jeunesse a toujours voulu mettre en pièces ce qui a été fait avant elle pour imposer ses règles et sa façon d’agir. Je ne sais pas si vous vous en êtes déjà rendu compte mais cette histoire ne date pas d’hier sinon nous serions encore tous des serfs soumis à la religion, à des corvées et aux dents gâtées »

A cette allusion, Maître Bidard ne put s’empêcher de passer la langue sur sa dentition impeccable avant de reprendre :

-« Ce que j’essaie de vous faire comprendre, c’est que votre action ne peut pas aller bien loin. Vous n’êtes plus à la mode. Vous n’êtes plus à la page. Et ce n’est pas du racisme de la part de ce Monsieur Pandom et des autres directeurs de cirque que de vouloir des clowns ou des artistes qui séduisent le public »

-« Mais je séduis le public ! Je le séduis depuis plus de trente ans et il ne s’est jamais plaint de mon maquillage ou de ma façon de faire »

-« Pourtant les faits sont là. Les Geofaced gagnent du terrain parce qu’ils ont plus de portée que les Oldfaced. Ils fascinent plus. Le renouvellement Monsieur Auguste. Le renouvellement ! Vous, moi, eux, un jour ou l’autre, nous sommes tous obligés de tirer notre révérence et de laisser les plus jeunes vivre et agir à leur guise. Vous m’en voyez désolé Monsieur Auguste mais c’est à leur tour d’être sur le devant de la scène. Vous devriez peut-être penser à une retraite tranquille et sans combat inutile. On ne peut pas être et avoir été Monsieur Auguste. Il est temps pour vous de vous retirer, d’accepter votre âge et votre nouvelle situation »

-« Quel rapport avec mon âge ? Je suis sûr que je suis plus jeune que vous ! »

Agacé face à cette insinuation, Maître Bidard se leva brusquement pour couper court à ce rendez-vous. Il tendit la main avec une appréhension que son regard noir et haineux sut néanmoins cacher.

-« Bon ! Je ne veux pas vous mettre à la porte mais d’autres clients attendent. Au revoir Monsieur Auguste et tâchez de réfléchir à ce que je viens de vous dire »

Surpris, Monsieur Auguste ne sut quoi dire et c’est dans un silence pesant qu’il quitta le bureau du meilleur avocat en droit du travail de Paris. Une fois la porte refermée sur le clown déchu, Maître Bidard s’affala dans son fauteuil et mûrit quelques instants les dernières bribes de la conversation qu’il avait eut avec Monsieur Auguste. Ses yeux ne se remettaient toujours pas de l’agression colorée qu’ils venaient de vivre et développaient un picotement lancinant et dérangeant. Frottant ses globes oculaires, Maître Bidard laissa glisser ses mains sur son visage avant d’atteindre l’interphone sur le bureau et de presser le bouton.

« NICOLE ! »

-« Oui Maître Bidard ? »

-« Appelez moi le Docteur Garive et passez le moi dans mon bureau »

-« Le chirurgien vous voulez dire ? »

Maître Bidard n’écoutait déjà plus.

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