Mon amour. Mon Alexandre.

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Lasse. Mes os sont imbibés par la fatigue de cette journée. Par la tristesse du silence qui se fait sournoisement bruyant. Par cette vie perdue qui semble clore la mienne. Je suis seule. Pour la première fois. Alors que galopent le long de ma colonne vertébrale les souvenirs décousus d’une existence humaine dont la monotonie joyeuse n’avait de sens que parce que tu étais là. Mon amour. Mon Alexandre.

J’ai mis ma plus belle robe. Celle qui coince mon corps dans une superbe d’un autre temps et l’immobilise dans une respectabilité de circonstance. Ce corps que tu aimais nu pour accrocher tes lèvres et tes mains à ses reliefs charnels. Et si ma mémoire plonge parfois dans des limbes nébuleuses, lui n’a rien oublié. La paume de mes mains semble encore glisser le long de ta puissance, mon ventre se rappelle les soubresauts de tes hanches, mes cuisses croient toujours encercler ton animalité.

Ne rien oublier au moment justement où je voudrais sombrer moi aussi dans le néant. Et peu importe s’il n’y a rien après. Je ne serai plus. La douleur du nous brisé en deux n’existera plus. Il ne restera rien. Car qui pourrait se souvenir de ce que nous étions ? Cet imperceptible perdu dans l’immensité de la vie. Ce quotidien silencieux noyé sous le brouhaha d’un monde qui hurle sans cesse.

Nous n’avons pas accompli de grandes choses. Nos noms seront oubliés au moment où mon corps usé viendra se reposer auprès du tien. Nos vies viendront s’agglomérer à la masse de celles dont on ne connaît ni le début ni la chute. Nous ferons partie d’un tout qui n’évoque rien.

Pourtant, nous avons été. Tout comme les autres. Nous nous sommes mariés un jour d’hiver qui faisait rougir le bout de ton nez que tu aimais alors glisser dans mon cou. Nous avons bu plus de que de raison les soirs de réveillon alors qu’une musique assourdissante faisait agiter nos corps titubants. Nous avons senti palpiter notre peau sous un soleil implacable tandis que nous quittions notre quotidien citadin pour des vacances estivales. Nous avons goûté des saveurs exotiques et des mets délicats qui au fil du temps venaient remplir nos corps d’une chaire lourde et pourtant réconfortante. Nous avons fait l’amour des milliers de fois connaissant sur le bout des doigts les codes de notre plaisir partagé.

Nous avons ri, crié, dansé. Nous avons hurlé, chanté, pleuré. Dépensé, décoré, cuisiné. Lu, mangé, espéré. Parlé, savouré, rêvé.

Nous avons été heureux mon Alexandre. À la façon des gens qui s’aiment. En exagérant et en nuançant. Nous avons réussi à oublier à deux ce film périmé qui se posait petit à petit sur nos visages pour ne garder au fond de nos yeux que l’image de celui et celle que nous avions été.

Ce jour-là, j’avais accepté d’accompagner Elisabeth à ce diner où devait se trouver le bel anglais dont elle n’arrêtait pas de me parler. Un aristocrate un peu loufoque qui se disait inventeur ou aviateur en fonction de la beauté qu’il tentait de séduire. J’avais été assez déconcertée en arrivant au restaurant où Georges avait donné rendez-vous à Elisabeth de trouver une longue table remplie de messieurs. J’avais le sentiment de passer du statut de chaperonne à celui de gibier. Je n’avais surtout aucun goût pour le jeu de la séduction ni aucune patience face aux éclats égocentriques des mâles imaginant toujours avoir un droit de cuissage sur leur voisine du sexe faible. J’étais coincée entre Albert, un pamphlétaire que l’absinthe rendait poète, et Narcisse, un banquier horriblement gras qui transpirait la sueur en même temps que la débauche. L’appétit m’était coupé et je ne trouvais de réconfort que dans le vin rouge qu’un serveur vidait sans discontinuer dans mon verre inlassablement dégarni. Mon oreille gauche se remplissait des alexandrins absurdes que déclamait Albert tandis que mon oreille droite subissait les assauts d’un discours mêlant singulièrement valeur monétaire et érotisme libidineux. J’essayai de capter le regard d’Elisabeth qui malheureusement était toute à son anglais lorsque la table se mit à pousser un hourra de bienvenue pour le dernier des convives tout juste arrivé. Mon cœur s’est alors figé dans une pulsation ne recommençant à battre que pour toi. Je ne connaissais ni ton nom ni le son de ta voix mais tout chez toi m’animait. Tu avais un sourire démesuré et la flamme au fond de ton regard me remplissait d’une chaleur étouffante. Je te trouvais d’une beauté confondante avec tes boucles heureusement éparpillées et ta stature de premier de la classe romantique. Par un heureux hasard, tu t’es assis à côté de moi. Je sais aujourd’hui que tu ne me trouvais pas à ton goût, préférant les beautés voluptueuses à celles plus arides, mais que tu étais intrigué par le son de ma voix qui était identique, selon toi, à celui d’une de tes passions passées. Nous avons donc parlé. Longuement. Au point que je n’entende plus les poèmes d’Albert ou le brouhaha de cette table alcoolisée. Peut-être était-ce le vin que j’avais bu avant ton arrivée, mais tout d’un coup, le jeu de la séduction me semblait terriblement grisant et exaltant. Un an après cette première rencontre, nous nous mariâmes.

Mon amour. Mon Alexandre. Je ne sais plus combien d’années se sont écoulées depuis ce dîner. Plusieurs décennies. Une vie entière. Le temps de s’embrasser, de faire quelque pas ensemble sur une mélodie que nous nous évertuions à siffloter et de se séparer. Une vie qui vient tout juste de se clore. Il ne me reste qu’à attendre. Des retrouvailles ou le néant. Entendre le clic clac de l’horloge battre le rythme d’une vie que je ne souhaite plus, marquer la mesure de l’inexistant patient plongé dans une neutralité triste, signifier sa puissance inexorable et inaltérable face à mon temps humain.

Lasse. Mes os sont imbibés par la fatigue de cette journée. Par la tristesse du silence qui se fait sournoisement bruyant. Par cette vie perdue qui semble clore la mienne. Je suis seule. Pour la première fois. Alors que galopent le long de ma colonne vertébrale les souvenirs décousus d’une existence humaine dont la monotonie joyeuse n’avait de sens que parce que tu étais là.

Mon amour. Mon Alexandre.

 

 

Concours de nouvelles d’après une oeuvre de Félix Vallotton. 

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