Les champs de bataille

08 et 09 mai 1945

 

Si dans la mythologie grecque, les Champs Elysées sont un paradis où les héros et les gens vertueux se délectent d’un repos éternel mérité, ceux de Paris s’apparentent plus à l’enfer sur terre.

Je n’avais que 200 mètres à faire pour arriver à cette bouche de métro qui, contre toute attente, en me plongeant dans les entrailles nauséabondes et bruyantes de la Capitale, allait m’extraire d’un chaos hystérique et abrutissant. 200 mètres et tout autant de bousculades, de coudes dans les côtes et de zigzags pour éviter les rencontres frontales. Fourmilière à la beauté surévaluée, les Champs Elysées étaient en train de m’engloutir alors que je développais les instincts d’une animalité que je croyais depuis toujours muselée par le conditionnement et l’éducation. À la fois panthère et bouc, j’évitais pour mieux charger, soufflant et éructant une colère de plus en plus cramoisie.

Les Champs Elysées. Niaisement célébrés par un chanteur au regard benêt, faussement loués par des Français en manque d’imagination, surestimés par des touristes aveugles. Les Champs Elysées ou le mélange vomitif de la grandiloquence haussmannienne et de l’uniformisation mercantile et consumériste. Ici, vous trouverez la même chose qu’ailleurs, les mêmes marques, les mêmes magasins, les mêmes visages avec la petite touche française si vous arrivez à relever votre regard de la horde d’individus fonçant sur vous pour le porter sur les extrémités de l’avenue ou ses hauteurs. Une avenue qui manque de charme et ignore la beauté de la modération telle une star de la télé-réalité gargarisée par son succès soudain et l’attention décérébrée de ses concitoyens. Mais là où une Nabilla et autres consœurs se verront remplacer au printemps prochain lors de l’éclosion d’une nouvelle vedette à la poitrine plus fraîche, les Champs Elysées attirent toujours tous les regards, mêmes les plus vides. Pourquoi ? Parce que s’y concentrent le luxe à la française, le bon marché international et l’Histoire ? Parce que l’on peut y consommer tous les jours de la semaine à n’importe quelle heure ? Parce que la réputation est trop ancrée pour être modifiée ? Les Champs Elysées sont devenus une poule de luxe habituée aux va-et-vient ne fonctionnant que par automatisme et ayant oublié ses charmes passés.

Je n’avais que 200 mètres à faire pour arriver à cette bouche de métro. 200 mètres durant lesquels j’allais croiser des travailleurs fatigués secoués par le flux des passants, des groupes d’individus les bras chargés de sacs ciglés de marques qui existent dans tous les quartiers de toutes les villes, des danseurs bruyants, des paparazzis d’un jour figés en plein milieu du passage pour prendre LA photo, des mendiants ayant tacitement défini leur carré de quête, des affamés engloutissant des hamburgers cancérigènes sur un banc, un enfant perdu, des serveurs jonglant entre leur plateau et les passants, un groupe d’adolescents agglutiné devant la devanture d’un magasin. Et puis, au milieu de ce brouhaha de mouvements et de sons, le son d’oiseau retentit, fort et chantant. Comment était-ce possible qu’un oiseau puisse couvrir cette masse bruyante ou tout simplement se perdre dans ce capharnaüm de chaire et de pierres ? Cela ne l’était pas. L’oiseau était en fait un homme aux cordes vocales solides et à la dextérité buccale impressionnante. Un homme qui dans son souffle maîtrisé devenait le temps de ma course abrutissante la parfaite métaphore de ces Champs apocalyptiques. L’illusion du vrai noyé dans le royaume du factice.

 

 

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