Le voile nocturne

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Des adieux embarrassants et hypocrites. Une porte qui se referme. Une seconde qui suffit à retrouver son naturel, son souffle, son incarnation. Il faut s’échapper, partir vite et loin. Plus on mettra de distance entre cet endroit et soi, plus on aura l’impression de pouvoir oublier. Il faut s’engouffrer dans la première station de métro, retrouver  son chemin, baisser la tête tant il nous semble que les stigmates de la nuit sont encore visibles. On le voit? Le maquillage qui coule, les cheveux mal arrangés, les vêtements trop froissés. Bien sûr qu’on le voit. Mais est-ce que l’on sait? Non. Personne ne sait. Personne ne peut ressentir cette chape de plomb qui s’abat une nouvelle fois sur nos épaules, le tiraillement entre la fatigue, l’euphorie que procure les quelques résidus d’alcool que l’on a dans le sang et cette monstrueuse tristesse qui vrille, se retourne et plante ses dents dans le creux du ventre. On nous a fait rêver à de mielleux baisers, à des douceurs éternelles, à une paresse exquise. Et finalement, on nous a donné la liberté de choix, le sexe pour le sexe, l’abandon avant l’effort.

Un nouveau prénom, un nouveau corps, une nouvelle anecdote à raconter à ses amis. On imagine déjà la scène. Tous attablés à une terrasse quelconque, prêts à faire le point sur les derniers événements de nos vies. Avec quelques sourires, quelques mots crus disséminés ici et là, une désinvolture feinte, ils ne se rendront pas compte que le plaisir ponctuel de la chair a permis la nidification en profondeur de la solitude. Ils ne verront pas le voile de tristesse dans les yeux, le visage qui s’éteint dès que les regards se tournent, la molesse des mouvements parce que tout nous semble lourd et dur. Ils en resteront au corps à corps, à la pénétration, à la transpiration, aux cris de plaisir, à la jouissance, aux courbatures. Certains envieront cet abandon passager en tentant d’effacer le fait qu’eux n’ont plus le choix. D’autres calculeront le temps qui les sépare de la dernière fois où ils ont eu une telle possibilité. Tous changeront de sujet et oublieront. Tous sauf une.

Le trajet en métro semble être une éternité. On rêve d’une douche, d’enlever ces vêtements, de nourrir ce corps que l’on a malmené. Des images de la nuit passée nous reviennent. Les baisers sans amour. Les caresses sans connaissance de l’autre. Des automatismes alcoolisés pour avoir l’impression d’exister quelques secondes. Exister pour quelqu’un.

On grimpe difficilement les étages qui nous séparent de notre bulle en pensant faiblement au réconfort qu’elle va nous procurer. A peine arrivée, on s’écroule sur notre lit, gagnée par la fatigue et la paralysie de la mélancolie. On garde encore quelques heures l’odeur de cet inconnu sur nous comme pour donner de l’importance à cette histoire.

La nuit tombe. Les yeux s’ouvrent. Il faut s’activer, laver enfin ce corps triste. Le brûler à l’eau chaude pour ramollir ses chairs et ses ardeurs. C’est là que l’on voit les traces laissées par l’homme de la nuit, ses griffures, ses rougeurs énigmatiques, ses bleus. On aimait bien ça avant. Cela faisait partie du jeu de la vie. Prendre du plaisir là où il y en a sans honte, sans réfléchir, sans laisser de numéro de téléphone. On avait réussi à museler son coeur pour qu’il ne se blesse pas en s’emballant trop fort. On avait réussi à se lover dans une neutralité émotionnelle qui nous semblait salvatrice. Où est partie cette tiédeur réconfortante des lendemains sans passion, sans questionnement, sans destruction? Disparue. Le jour de la rencontre. Le jour où un inconnu a pris en main ce coeur éteint pour qu’il recommence à battre.

On l’a laissé venir cet inconnu, convaincue de son incapacité à nous faire vibrer, convaincue qu’il était inoffensif comme les autres. On lui a fait une petite place, trop joueuse que l’on était pour passer à côté d’une partie de séduction, même rudimentaire. Il ne pouvait pas faire le poids. Il ne pouvait pas être celui qui allait relancer la machine. Mais il était beau. Et c’est la seule chose que l’on demande à l’homme de la nuit. Etre beau et noctambule. Forcément, c’est en plein jour qu’on a compris son erreur. Le voile nocturne ne permettait plus de cacher les pudeurs et les regards. Au moment où les corps ont commencé à s’entrechoquer, deux paires d’yeux ont décidé de faire connaissance. On a tout vu. Ce pour quoi on pourrait l’aimer comme jamais auparavant. Ce pour quoi on souffrirait toute une vie. Une rencontre visuelle et quelques secondes suffisantes pour ressusciter un organe en veille et modifier l’existence de deux personnes.

Plutôt d’une…

Aujourd’hui, notre coeur bat toujours. Bien trop vite. Bien trop fort. Il bat mais, il bat seul. L’inconnu est parti. Alors cette nuit, on cherchera une nouvelle fois à se perdre dans des bras anonymes. On racontera encore et encore les mêmes banalités. On se cachera derrière des sourires de circonstance. On attendra l’inconnu. Et bien sûr, il ne viendra pas. Abandonnée mais vivante, on laissera un autre rajouter quelques bleus sur notre corps. Gardant pour nous seul, le soin d’abîmer notre âme.

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