Henri Huet

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Il ne laissait que quelques mètres entre lui et les soldats. Il attendait l’instant, le moment où les visages changent, où la douleur s’installe, où la peur se lit dans les yeux. Henri Huet était photographe de presse. Pas de ceux qui suivent les meeting politiques ou qui captent les tracas d’un quotidien somme toute tranquille. Non. Il était de ceux qui se plongent sans retenue dans les méandres de l’âme humaine en temps de guerre. Ses guerres, c’étaient celles d’Indochine puis du Vietnam, le pays où il était né. Celui où il mourrait en exerçant son métier.

Henri Huet avait fait les Beaux-Arts de Rennes. Avant d’être photographe, il était peintre. Il en avait gardé le sens de la construction, la faculté de transfigurer l’horreur, la capacité d’être un esthète les pieds enfoncés dans la boue et les yeux rivés sur la désolation. Henri Huet avait ce don de faire de la guerre un art visuel où le beau tient tête à la monstruosité de l’Histoire. Il ne comptait pas que sur la force des événements pour accrocher l’attention d’un lectorat bloqué bien loin de cette réalité. Il rajoutait sa patience, sa passion, son œil. Celui qui lui permettait de saisir la composition parfaite, de capter les états d’âme des soldats comme ceux des vietnamiens et de transmettre au reste du monde cette dure vérité : celle de l’enlisement de la première puissance mondiale dans un conflit qui broyait sa jeunesse et malmenait une population vietnamienne innocente.

C’est probablement pour cela que les photographies qu’il envoyait à son agence, l’Associated Press, étaient systématiquement publiées. Mais aussi, parce que témoin modeste et vecteur talentueux, désarmé en plein front, ou tout simplement métisse franco-vietnamien, Henri Huet savait manier les antinomies et balayer les perceptions manichéennes que certains avaient. Personne ne pouvait alors rester insensible face à l’humanité de ses clichés, pas même l’Amérique qui, peu à peu, modifiait son regard sur cette guerre.

Henri Huet était un passionné. De son pays d’origine. De son métier. Pendant plus de 15 ans, il a couvert des conflits. Il a immortalisé la mort ou les blessures de soldats et de photographes. Il a saisi et pérennisé les regards d’enfants déboussolés, la force de vie d’innocents, la tristesse de jeunes hommes qui venaient de perdre un compagnon d’armes, le désarroi parfois général face à la fatalité.

Il était avec eux, ces pions armés ou non, contrôlés par l’Histoire. Pas étonnant alors qu’il ait senti dans sa chair les mêmes douleurs morales et physiques. En 1967, il a été blessé grièvement et a dû s’éloigner des champs de bataille pendant plusieurs mois. Pour guérir et surtout parce que l’Associated Press était inquiète des risques qu’il prenait pour éterniser sur papier glacé des moments dont le sens échappait à beaucoup. Mais comme tout passionné, Henri Huet est vite revenu en première ligne, comme happé par le besoin d’être là où tout peut basculer.

Et tout a basculé. Au début de l’année 1971, les sud-vietnamiens et les américains ont lancé une offensive au Laos. Pour la première fois depuis le début de la guerre, l’armée a refusé d’embarquer des civils dans les hélicoptères. Une seule exception a pourtant été faite. Elle sera fatale à Henri Huet et trois autres photographes, Larry Burrows, Kent Potter et Keisaburo Shimamoto.

Le site du crash n’a été localisé que trente ans plus tard. On y a retrouvé la médaille que portait Henri Huet, quelques pellicules, un objectif et un Leica, la seule arme que possédait cet homme. Une arme tellement puissante que l’armée américaine n’a plus jamais laissé autant de liberté à la presse et aux photographes en temps de guerre.

 

 

Article publié sur Sex, Mode & Digestion

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