Et quatre-vingt-dix années se sont écoulées

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On laisse sonner longuement. On a l’habitude. Son corps moins alerte la soutient pesamment. Il lui faut quelques secondes désormais pour s’échapper de son fauteuil. Quelques unes de plus pour trouver un équilibre fragile. Une poignée encore pour se traîner jusqu’à ces sonneries incessantes. Une, deux…cinq…sept. Elle décroche enfin. A sa voix atone, notre gorge se noue. Pourvu que l’on ne laisse pas échapper ce gimmick social qui veut que l’on demande sans réfléchir à n’importe qui, comment il va.

Elle va mal, il n’y a aucun doute. Elle est la dernière. La triste victoire génétique d’une époque révolue. La représentante tragique d’une famille éteinte. Son histoire touche à sa fin et avec elle la solitude des souvenirs que plus personne ne pourra se remémorer à ses côtés.

Orpheline, veuve et maintenant fille unique. Son petit frère est mort.

Sa douleur est monstrueuse, odieuse. Pourtant, elle nous parle calmement, explique sans trébucher les ultimes instants de son monde, raccroche au moment où elle sait qu’elle va s’effondrer…que nous allons nous effondrer.

Enveloppée dans un chagrin pudique, elle garde dignement ses larmes pour elle-même. A cet instant, personne ne peut de toute évidence les étancher. Pas même nous, l’avenir qu’elle a réussi à construire, à protéger, à choyer plus que de raison. Cet avenir qui égoïstement, humainement, est parti loin d’elle pour s’épanouir et construire au jour le jour une existence qu’elle a vu naître et qu’elle a aimé instinctivement.

Son histoire a une nouvelle saveur. Âpre, austère et blessante. Sa cruelle mémoire intacte balance au gré de sa peine les amers souvenirs d’une longue vie douce. La mélancolie s’assied un peu plus profondément dans son cœur déchiqueté. Elle a mal à l’âme.

Mais, que s’est-il passé ? Hier encore, elle saoulait ses enfantins poumons d’un air iodé et estival tout en posant d’un air mutin et béat pour le photographe du jour. Elle jouait avec insouciance dans la froidure de sa campagne natale avant de se carapater près de la chaleureuse cheminée familiale. Elle apprêtait son corps aux jointures si fines et fragiles pour se rendre, belle et rayonnante de jeunesse, aux bals des villages voisins. Elle se laissait timidement étreindre par celui qui sera l’homme de sa vie, cachant derrière le noir de ses yeux les rougeurs qui lui montaient aux joues. Elle passait une robe immaculée au lendemain d’une guerre sanglante. Elle mettait au monde un fils. L’unique. La promesse d’un avenir à découvrir chaque matin.

Elle vivait. Et quatre-vingt-dix années se sont écoulées.

Aujourd’hui, elle trompe l’ennui par un quotidien fragile et solitaire. Elle attend. Elle l’attend. Peut-être qu’elle la souhaite. La mort, si vile quotidiennement, est sourde devant ses muettes supplications. Elle se laisse désirer par cette femme abattue. Elle la laisse seule avec ses maux mémoriels, ses transformations corporelles, ses chagrins humains. Elle ne suit aucune règle. Débordée ou trop libre, elle est incorruptible pour ceux qui ne la provoquent pas.

Et il n’y aura pas de provocations de la part de cette femme. Genoux à terre, elle continuera à tourner ses yeux vers nous, l’avenir, dégustant avec un plaisir plein d’une retenue sage, les douceurs qu’on partagera avec elle. On lui créera de nouveaux souvenirs. Autant d’instants qui viendront aussi remplir notre mémoire. Autant d’instants qui deviendront les trésors de notre futur.

 

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