Effluves et bouts de tissus

culotte

 

Je l’avais surprise par l’entrebâillement de la porte. Elle venait de sortir de sa douche glaciale et matinale. Elle frictionnait avec vigueur ses chairs flasques et dissonantes sans jamais poser ses yeux sur le miroir étamé. Ses gestes étaient mécaniques, sans extravagance féminine ou lascivité délicate. Elle était bourrue jusque dans le rapport à son corps. J’allais m’échapper de cette vision revêche quand je la vis stopper ses mouvements et s’admirer avec plaisir. Quelque chose avait changé sur son visage et dans son allure. Une forme de douceur luxurieuse animait désormais son regard tandis que de sa masse épidermique émanait un rayonnement emprunt de sensualité et d’érotisme. Durant les secondes où j’avais décidé d’abandonner mon voyeurisme tiède, elle avait enfilé une culotte d’une finesse troublante pour une femme dont la fantaisie ne se résumait qu’à un sourire parcimonieux. Ce sous-vêtement de dentelles fines blanc immaculé effaçait les vergetures, la cellulite, les poils qui grouillaient sur et sous cette peau grossière et épaisse. Il la transformait en un objet de désir. Il la faisait passer d’une femme rustre dont la tendresse à mon égard ne se mesurait qu’au son de la paume de sa main contre ma joue, qu’au rythme du bâton contre mes flancs, qu’au saisissement plus ou moins vigoureux de ma capillarité, à une femme qui irradiait, qui nous engageait dans le besoin de se replier dans ses bras charnus, qui nous enveloppait de sa féminité chaleureuse. Elle était différente. Elle était séduisante. Elle était triomphante. Mais lorsqu’elle enfila sa blouse crasseuse de travailleuse recluse dans un quotidien désenchanté, tout disparu. De l’œillade enflammée face à son propre reflet aux courbes voluptueuses de ses hanches, seins et taille. Elle était à nouveau lourde, épaisse, méchante et fermée. Elle était à nouveau ma mère dans toute sa splendeur tyrannique et malpropre.

 

J’avais sept ans et c’était la première fois que ma mère m’avait semblé être belle. Que je voulais me blottir contre ses chairs chaudes. Que je l’aimais. Et parce que je voulais l’aimer encore et encore, je me mis quotidiennement en quête de cette vision fugace et fulgurante. Chaque matin, je passais nonchalamment devant la salle de bain espérant apercevoir la métamorphose. Malheureusement, la porte ne fut plus jamais ouverte. Avait-elle senti mes yeux enfantins savourer sa transformation ponctuelle ? Voulait-elle être le seul témoin de sa beauté érotique ? Je ne sais pas. Mais son image nouvelle me hantait de jour comme de nuit. Le tissu ajouré de sa culotte apparaissait dès que mes yeux se fermaient. Je tendais les bras, voulant saisir cette étoffe aux pouvoirs si étranges, mais rien ne se passait. Je compris petit à petit qu’au delà de la vue maintenant aveuglée, il me fallait toucher, effleurer, m’emparer.

 

Je savais où ma mère rangeait ses dessous. Je m’introduisis dans sa chambre avec la légèreté d’un félin. La grosse commode faisait face au lit parental froid et fané. Dessus, s’éparpillaient dans la poussière quelques bibelots délavés et une photographie de mes géniteurs en mariés fades. Les tiroirs de ce qui me semblait être alors un coffre-fort étaient lourds et massifs. Je les tirai un à un avec toute la précaution d’un cambrioleur sans expérience. Ils grinçaient. J’avais peur d’être surpris. Mais dans le troisième compartiment, je trouvai enfin mon trésor en bouts de tissus. J’y plongeai la main avec délice, une onde électrique parcourant ma colonne vertébrale. Il y en avait de toutes les couleurs, de toutes les matières. Je décidai de faire la connaissance avec chacune de ces parures. Chaque jour, j’en saisissais une au hasard. Je la caressais, la déplaçais contre ma peau, l’analysais. Parfois, je posais une culotte sur le lit et ne faisais que la regarder. A d’autres moments, j’en prenais plusieurs pour en faire une sorte de bouquet chiffonné. Jamais, il ne me vint à l’esprit d’en porter une.

 

En quelques semaines, ce rituel était devenu le seul plaisir de ma vie. J’avais le sentiment de mieux connaître ma mère en touchant à une part de son intimité. J’étais devenu adroit dans la manipulation silencieuse du tiroir, ce qui me laissait plus de temps pour me délecter de ces retrouvailles et aimer toujours plus leur propriétaire. Un jour, absorbé par ma besogne, je n’entendis pas les pas lourds de ma mère arriver derrière moi. Elle me vit une culotte à la main et entra dans une fureur hystérique. Les coups se mirent à pleuvoir dans une brutalité rythmée alors qu’elle hurlait de sa voix aiguë et assourdissante que je n’étais qu’un vicieux, qu’un déviant, qu’un suppôt de Satan. A partir de cet instant, la chambre de mes parents fut fermée à clé. A partir de cet instant, mon amour naissant pour ma mère s’éteignit. A partir de cet instant, je fus surnommé « le pervers ».

 

Les années passèrent et les souvenirs de ces moments délicieux devinrent de plus en plus flous. Je n’avais plus ni vu ni touché une culotte depuis l’épisode désastreux. Pour autant, mes parents m’appelaient toujours « le pervers ». Je ne comprenais pas en quoi cela me caractérisait mais je ne voulais pas me rebeller. Le silence me protégeait des attaques musclées. Un matin, ma mère dut partir rapidement. Seul, je me mis à errer dans les pièces de la maison qui m’étaient accessibles, espérant trouver une accroche, un but, un réconfort. Dans la salle de bain, je fis une tentative pitoyable de coiffure et pris la pose devant le miroir. Alors que je jouais à être un autre, mes yeux tombèrent par réflexion sur une petite masse sombre et abandonnée. Une culotte. Celle de ma mère qui, dans sa précipitation, avait oublié de la ranger. Je la saisis instinctivement et m’enfuis dans ma chambre.

 

Comme auparavant, je commençai par l’analyser sous toutes ses coutures. Elle était bleu pétrole dans une matière légèrement brillante. Elle avait un petit nœud en son centre. Une fantaisie quasi-invisible. Je la passai sur ma peau. Elle était douce. Je la reniflai. Elle était sale. Cette odeur que je ne connaissais pas me transporta. C’était l’odeur du cœur charnel de ma mère, d’où je venais, de là où j’aspirais à être. Une grosseur inattendue naquit entre mes jambes. Sans attendre, j’eus le besoin d’évacuer cette nécessité jouissive le nez cramponné à cet effluve sirupeux. L’odeur m’avait révélé l’accès au plaisir. D’enfant, je passais à homme. Plusieurs fois dans la journée, je revins me plonger dans l’essence de ma mère. Et la jouissance encore.

 

Trente ans après cette expérience, l’odeur de l’intimité féminine reste mon seul chemin pour accéder au plaisir. C’est pour cela que j’arrête des femmes dans la rue. Pour leur acheter leur culotte. Certaines me traitent de pervers. Je ne comprends pas pourquoi ; je suis poli et pas insistant. D’autres acceptent. De fait, j’ai une collection impressionnante. Toutes uniques dans leur confection et leur émanation. Il y a les acides, les douceâtres, les sucrées, les piquantes, les fades, les épicées et bien d’autres encore. Il y a celles qui s’effacent dès qu’elles ne sont plus portées, celles qui embaument avec puissance, celles qui paralysent l’esprit. Ce sont mes biens, mes bijoux, mes diamants. Et je suis devenu un expert pour les dénicher. La meilleure saison : le printemps, car les corps ne sont pas encore préparés au renouveau chaleureux. Le créneau horaire : la fin d’après-midi, bien après la douche matinale. La tenue : un pantalon moulant ou une paire de collant. La femme : toutes sans exception.

 

Et ce soir encore, je suis en quête. La moiteur de l’atmosphère s’est abattue sur la ville. La chaleur de la journée s’estompe dans des courants d’air tièdes. Je suis excité en pensant aux transpirations secrètes. Je dévore les passantes du regard en cherchant la perfection. Enfin, je vois la femme idéale. Caleçon moulant et démarche rapide. Je l’arrête. Elle me sourit. Je lui fais ma demande. Elle me sourit toujours. Je lui explique les modalités. Elle me répond.

-« Je ne porte pas de culotte. Jamais. »

Elle s’en va, les lèvres encore rehaussées. Je suis sans voix, abasourdi, tétanisé. Je comprends enfin ce qu’est la perversité.

(0)

Laisser un commentaire