Clarisse

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Clarisse ressemblait à une courtisane de la Sérenissime, le sex appeal en moins. Ses boucles fragiles dégagées par une raie centrale donnaient de la folie à son visage enfantin et blafard. Elles bougeaient au rythme de ses émotions surjouées par l’alcool et par sa timidité enfin muselée. Elles apportaient une touche solaire à cette soirée qui était en train de dégénérer en un magma de sons, d’éclats de rire et de frôlements. Une soirée qui avait commencé dans la ouate atone d’une politesse civilisée et où mon regard avait été immédiatement captivé par Clarisse. Par son allure frêle perdue au milieu de masses charnelles outrancières. Par son regard à la fois apeuré et curieux. Par sa maitrise de l’ornementation discrète. Clarisse n’était qu’une somme de détails rendant magnétique un tout insignifiant. Une beauté décousue coincée dans un charisme qui s’ignore. Une splendeur qui apparaissait à mesure que sa réserve se craquelait. Je sentais bouillonner au fond de moi la possession, le désir de conquête, de soumission. Clarisse devait devenir la prolongation de ma main tendue et saisissante. De mon sexe solitaire et érectile. Je ne l’imaginais que dans mes bras. Je mis tout en œuvre pour qu’elle s’y blottisse.

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Clarisse est saoule et a envie de moi. Je la suis, titubant à son rythme, dans les rues d’une capitale endormie et moite. Elle a pris de l’envergure en quelques heures. S’est détachée des convenances avec une facilité contemporaine. M’a goûté sans dégout. Dans l’escalier menant à son appartement, elle joue la carte de la banalité et se met à déblatérer le sempiternel laïus sur la souffrance amoureuse qui l’a assommée et sur son incapacité à s’investir dans une relation. Je m’en moque. Je ne la crois pas. Je lui souris. L’amour est volatil et se joue de la déception. Au mieux, il se dissipe et se transforme en une connivence chérie. Au pire, il se stoppe brutalement laissant une victime déchiquetée et inanimée sur un bas côté maussade. Mais dans tous les cas, il est une drogue puissante dont l’attraction ne s’encombre pas des contingences de la douleur. Clarisse ne le sait pas encore mais elle va m’aimer.

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Clarisse a un corps qui semble avoir figé son évolution au début de la puberté. Ses seins sont minuscules, comme des appendices ronds pourvus de bourgeons conquérants suspendus dans leur progression. Sa taille manque d’une césure voluptueuse et ondulante. Ses fesses rebondies et musclées ne laissent aucune marge de manœuvre à des palpations goulues. Je sens son souffle sirupeux alors que mes mains prennent la mesure du futur rythme fusionnel. Clarisse m’a jusqu’alors laissé croire à la légèreté du moment à venir. Pourtant, ses baisers me semblent graves et d’une intensité scrupuleuse. Clarisse embrasse comme une femme fatale que les déboires n’ont pas dévoyée. Elle s’agrippe à moi comme un naufragé qui retrouve l’espoir. Elle s’emboite avec une vigueur qui semble ressuscitée. Clarisse est le meilleur choix que je pouvais faire. Elle sera parfaite et ne dérogera pas au scénario que je suis. L’histoire, la vraie, peut commencer.

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La fusion des esprits prend du temps, s’enrichissant patiemment de celle des corps. Clarisse et moi n’avons pas quitté le lit depuis deux jours. Elle me raconte son passé, me dresse son avenir. Je lui conte des histoires. Celles qu’elle veut entendre. Celles que toutes les femmes souhaitent écouter. Je me délecte d’une vie imaginaire qui ferait de moi un homme plein d’assurance, riche d’une multitude d’expérience, fort d’une situation sociale respectable. J’improvise comme toujours sachant que le moindre faux pas m’éloignerait de ce but que je connais déjà et m’entrainerait dans une tourmente bassement humaine. Je savoure ses réactions et construit petit à petit l’amour qui la mènera à sa perte. Clarisse, elle, s’abandonne dans des récits égocentrés et des chevauchées boulimiques. Elle me regarde durant de longues minutes, essayant d’atteindre cette boîte de Pandore qui lui délivrerait la vérité de cette passion inattendue. Son instinct essaie de la mettre en garde mais son esprit saoulé d’émotions ne voit plus clair. Elle cherche une faille. Une faille ordinaire. Médiocre. Une faille telle qu’elle les connaît. Elle peut chercher. Elle ne trouvera que lorsque je lui donnerai la réponse.

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Clarisse a quitté le lit. Avec ce retour à la vie ordinaire, les difficultés se multiplient. Elle souhaite me présenter à certains de ses amis. J’esquive, arguant une réunion ou un voyage d’affaires. Elle veut venir chez moi. Je m’échappe lui expliquant que des travaux en cours rendent inhospitalier mon univers. Elle me pose toujours plus de questions sur mon passé. Je me dérobe dans un baiser ou une réponse en forme d’interrogation. J’évite pour autant de lui laisser penser que ces petites contrariétés ont une importance. Je multiplie les attentions. Je m’efforce d’être un homme parfait pour une femme ordinaire. Je la chérie, lui dis des mots doux et stériles, lui offre des babioles sans richesse. Je suis toujours disponible pour la voir. La voir seule.

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Clarisse est amoureuse. Cela transpire par tous les pores de son être. Elle sourit continuellement comme si elle était bloquée dans une transfiguration béate. Elle me donne des surnoms, plus ridicules les uns que les autres tant ils sont à mille lieux de ma vraie nature. Elle minaude pour obtenir des compliments du seul individu dont l’avis a aujourd’hui une importance à ses yeux, moi. Clarisse s’embellit de jour en jour, greffant de la chair à ce corps enfantin, balançant ses hanches au rythme d’une démarche ondulante, créant un érotisme inattendu en révélant dans la ponctualité et la maîtrise sa peau laiteuse et aguicheuse. Ses yeux sont constamment allumés par une flamme qui trouve un écho dans la flamboyance de ses cheveux fous. Son rire éclate à la moindre stimulation niaise et me surprend par sa puissance et sa clarté. Clarisse me bade du coin de l’œil en gardant encore une réserve dans ses mots. Je sens que le moment est en train de venir.

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Il ne faut pas laisser de traces. Il faut réussir à vivre dans son quotidien sans laisser d’empreintes. Aucun lien ne doit être fait. Juste un prénom donné au hasard et qui devient le temps d’une histoire amoureuse l’épicentre de conversations et d’attentions. Pas de photographie. Pas de rencontre avec ses amis. Il ne doit rester chez eux que le souvenir sans carnation d’un homme qui passa dans la vie de Clarisse. Il faut apprendre à être maniaque, ordonné, minutieux. Il faut éviter les lieux publics main dans la main, casser continuellement les habitudes, tout lui offrir et tout payer en liquide. Il faut démonter avec élégance les questions encombrantes, user d’une imagination cartésienne, ne pas se laisser troubler par une plénitude orgasmique. Il faut être prêt à agir.

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Les comportements humains ont quelque chose de déconcertant par leur répétition et leur unanimité. Les codes sociaux et affectifs inculqués à Clarisse la maintiennent dans une perception sans originalité. Mais ses réactions, tristement prévisibles, sont aussi un atout idéal pour me préparer. Clarisse est discrète depuis deux jours. Son visage béat s’est teinté d’un sérieux scrupuleux. Elle m’observe toujours et encore pour finalement se plonger à corps perdu dans la dégustation de mon enveloppe. Son esprit travaille. Elle est sur le point de craquer. Je suis parcouru de décharges électriques qui m’annoncent avant l’heure l’arrivée de ce moment tant attendu. La pression de mes propres pulsions devient si forte que je dois redoubler de maintien pour ne pas basculer sur un coup de sang. Il y a des moments à tout et je sais que celui de Clarisse est en approche sans pour autant être à ma hauteur. Il n’est plus question maintenant que de quelques jours.

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Nous y voilà. Clarisse a préparé un dîner pour deux. Elle a sorti des bougies, acheté une nappe, s’est apprêté comme pour aller à un bal imaginaire. A mon arrivée, elle m’embrasse tendrement et me dit qu’elle veut que cette soirée reste inoubliable. Elle le sera, je n’en doute plus. Elle me sert comme une épouse dévouée attentive aux besoins de son mâle dominant. Elle sourit, balbutie quelque chose d’inaudible et se lance dans un monologue décousu. Elle refait l’histoire. Notre rencontre improbable dans cette soirée où je me suis implanté sans connaître personne, notre passion dévorante guidée par mon simple désir d’arriver à ce soir, nos conversations sincères qui avaient pour seul fil conducteur mon imagination. Elle ne connaît pas l’histoire, la vraie, et débouche sans surprise sur une déclaration d’amour fébrile et sincère. Elle conclut par un « je t’aime » timide. Il est temps.

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Je bondis, renversant au passage la table dégoulinante de ce romantisme codifié qui me pique les pupilles. Je la saisis à la gorge et je vois la surprise dans ses yeux. Elle se débat, essaie de sortir des mots malgré cet étranglement soudain. Elle s’agrippe à mes cheveux, me cogne sans force, me griffe avec la même vigueur que lors de nos ébats amoureux. Mon attachement pour elle est à son paroxysme. Je jouis en pensant à cet ultime orgasme que je suis en train de lui offrir dans l’asphyxie. J’essaie de la calmer en lui disant que mon amour est éternel et qu’il ne perdra pas de sa vigueur malgré le temps, malgré les autres, malgré la peur stupéfaite figée dans son regard. Je lui explique que cette apothéose mortelle est la seule façon de faire survivre notre couple au délitement émotionnel, à la fadeur du quotidien, à ce « je t’aime » qui demain sera un automatisme banal avant de pourrir dans le silence. Clarisse ne semble pas comprendre. Malgré sa confrontation brutale et violente à ma vraie nature, elle est encore et toujours sous le joug de ce conditionnement mesuré qui n’arrive pas à intégrer les différences de perception et d’humanité. Elle se débat une ultime fois, tente de m’arracher un œil. Je la cogne sans pour autant relâcher mon emprise sur sa gorge. Clarisse abandonne et plonge enfin dans un néant silencieux. Elle est morte. Mon amour pour elle est sauf. Clarisse sera mienne pour toujours.

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Je range, nettoie, passe à l’eau de javel la totalité de son appartement. J’inspecte chaque recoin pour m’assurer que Clarisse n’a pas laissé un indice pouvant déclencher ma chute. Je la déshabille, coupe ses ongles, lave son corps. Elle est encore belle malgré ses yeux révulsés et sa gorge bleue. Je plonge une dernière fois mes narines dans ses cheveux pour mémoriser l’odeur de son nimbe blond. J’attends. J’attends que la ville soit silencieuse pour transporter ce corps loin de son habitat confortable. Je me sens bien. Je me sens soulagé. Clarisse ne peut plus m’abandonner. Ses derniers mots étaient ceux d’un amour sincère. Un amour pour moi.

 

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Une réponse à “Clarisse”

  1. Vagant dit :

    California Kiss, 1955, Elliott Erwitt.
    C’est fou ce que cette photo peut inspirer. Double vie de Pierre Assouline, votre remarquable nouvelle qui pose une question fatale: la mort seule peut-elle figer l’idylle ?

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