Casaque éperdue

Dans les allées vides de cet hippodrome hors du temps semble planer le souvenir d’un Charles Bukowski dont l’obsession hippique n’avait d’égal que celles pour l’alcool, les femmes et les mots justes. Sa mélancolie pragmatique trouve ici un écho dans la solitude anarchique d’une femme emportée par l’euphorie de victoires chevauchées et l’adrénaline de finish bariolés. Peu importe si les boites de départ ne contiennent plus depuis longtemps l’excitation d’équidés survoltés. L’atmosphère, elle, garde en mémoire le brouhaha, les odeurs, la tension qui gagne les corps des hommes et des animaux.

Dans les allées vides de cet hippodrome hors du temps semble planer le souvenir d’un Guy Bourdin dont le mystère photographique s’appuyait sur la vision décalée d’un esthétisme léché. Les couleurs obéissent enfin à la volonté de montrer au-delà des apparences en participant à la dramatisation d’un isolement qui semble flirter avec la folie. Les décors se maitrisent dans une perversion esthétique allant jusqu’à engloutir l’être pour en recracher des reliquats perdus, hagards, insensés. Des individus qui paraissent avoir oublié le temps pour ne vivre que l’instant.

Dans les allées vides de cet hippodrome hors du temps, Kourtney Roy s’empare des corps pour y placer le sien, parfois impavide, souvent oublié. Elle se plie aux exigences désuètes du lieu, à son atmosphère impersonnelle, à son décor suranné. Elle devient l’héroïne et la scénariste d’une histoire qui se joue loin du champ de courses, ne connaissant que les coulisses figées d’un lieu égaré. Elle vient troubler le manège des apparences et s’immiscer dans cet interstice où les corps se relâchent, où l’esprit badine avec le délire, s’abandonnant à une passion irrationnelle. Kourtney Roy donne à voir et nous, témoins voyeurs, nous déambulons avec délice dans cet entre-deux déliquescent.

 

Article publié dans Runway France en mai 2015

© Kourtney Roy

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