Artistes de la chair

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Une double paires de collant pour gainer les hanches et maintenir les fesses hautes. Ou des porte-jarretelles et des bas pour enserrer dans des lames textiles des cuisses généreuses et capitonnées. Une ceinture pour marquer la finesse fabriquée d’une taille égoïstement croissante avec le temps. Une épaule nue pour détourner le regard sur une rondeur assumée. Un soutien gorge à balconnet pour maintenir dans la cohésion deux masses entrainées par la gravité. Ou à l’air libre pour éviter un harnachement inutile au vu de la petitesse des sphères et, guetter avec plaisir la perdition d’un œil mâle. Des talons vertigineux pour grandir dans la douleur une silhouette moyenne et fixer un ensemble dans sa longitude. Une jupe courte pour féminiser une allure trop lourde. Ou un pantalon pour assujettir toute adiposité rebelle, désireuse de s’étendre et de se multiplier à l’infini.

 

Nous nous faisons artiste d’un corps défectueux, immuable par sa présence et abandonné à nos soins. Nous créons avec ces seins trop petits, cette croupe volumineuse, ce ventre rebondi, ces genoux cagneux, cette mèche inlassablement grasse. Nous adaptons, modifions, cachons. Nous soulignons, exagérons, maîtrisons. Nous moulons, combinons, améliorons.

 

Nous sommes les sculpteurs qui rabotons les hanches à coup de gaine et de crème amincissante, qui amplifions les poitrines par des rembourrages ponctuels ou siliconés, qui taillons dans les cuisses à force d’exercices masochistes.

Nous sommes les peintres qui harmonisons la peau effaçant au passage rougeurs et autres faiblesses épidermiques, qui posons les couleurs sur un visage au camaïeu  beigeasse, qui étalons sur nos extrémités cornés des teintes sobres ou excentriques.

Nous sommes les photographes qui guidons le corps dans son attitude, son allure et ses poses, qui choisissons le meilleur angle et la meilleure lumière pour rendre éclatant un sourire incertain, vibrant un regard épuisé, naturelle une posture contrôlée, qui sollicitons continuellement en nous l’excellence, maniant avec équilibre les reproches et les compliments.

Nous sommes les plasticiens qui maîtrisons par l’extermination toute fourrure inélégante, qui nouons, colorons, lissons, tressons, peignons, coupons, gélifions, tirons une chevelure narquoisement indomptable, qui perçons, marquons, entaillons une peau virginale en manque d’artifices indélébiles et d’histoires à raconter.

Nous sommes les stylistes qui accordons les subterfuges textiles nous mettant en valeur avec le bien être physique d’un corps déjà trop sollicité, qui manions les teintes pour éviter les écueils trop éblouissants de couleurs incompatibles, qui choisissons les coupes favorisant la douce communion d’éléments corporels disparates et parfois ingrats.

 

Nous sommes des artistes de la chair alliés à des artistes du factice, de l’éphémère réalisant quotidiennement des happenings passant inaperçus.

 

Nous sommes des virtuoses de l’ombre soumises au contrôle excessif d’une valeur subjective : la beauté. Nous nous laissons submerger par des lois esthétiques faisant de la perfection physique une qualité, composante vicieuse et partiale de la réussite, tout en rejetant l’idée qu’un hasard génétique clément ou qu’une maîtrise parfaite des techniques de sublimation fasse de nous une arme à succès et à mérite.

 

Réduire notre création quotidienne à ces illusions sociales rendrait vain la véritable démarche qui nous mène sur le chemin du supplice par l’application de masques, la purgation active des cellules graisseuses, la compression des pieds dans des souliers trop menus. Le vrai désir qui se trouve derrière ce chemin de croix du simulacre et de l’apparence est celui de trouver la voie vers la satisfaction d’être. Atteindre le point où les compliments et les critiques n’ont de valeur que s’ils sont formulés par nous en se dégageant des influences sur papier glacé.

 

Nous voulons nous séduire sans devenir des actrices jouant un scénario trop lourdement imposé. Nous voulons oublier les aléas de l’incontrôlable, de l’à venir, du bientôt pour accepter les qualités du présent.

 

Nous apprenons à voir différemment ce corps pour devenir des muses ordinaires et séductrices. Des artistes maniant l’objet pour embellir une carcasse imparfaite. Des maîtres d’œuvre acceptant de se servir des outils armés mis à disposition pour séduire la seule personne qui en vaille la peine, nous-même. Des créatrices d’un moi de sang et de muscles sachant lire autrement les contraintes et ses conséquences.

 

Une double paires de collant pour dessiner la courbe des hanches et galber un fessier souverain. Ou des porte-jarretelles et des bas pour se sexualiser inconsciemment et lâcher des phéromones aguicheuses. Une ceinture pour créer des volumes harmonieux et souligner la jonction subtile entre deux abondances voluptueuses. Une épaule nue pour rendre sensuel la rondeur d’une articulation fragonarde par le trait. Un soutien gorge à balconnet pour révéler une opulence charnelle où les méandres de la peau invitent à un voyage épicurien. Ou à l’air libre pour laisser entrapercevoir le maintien naturel de ces appendices sexués et l’érection ponctuelle de leurs agréments. Des talons vertigineux pour dessiner avec finesse les contours d’un corps effilé. Une jupe courte pour laisser virevolter les jambes au rythme d’une démarche et de croisements impudiques. Ou un pantalon un peu trop serré pour mouler sans y paraître un attribut charnu et bombé.

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