Alice Nkom : « Au dessus du citoyen, il y a l’être humain »

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Avocate des causes les plus difficiles, Alice Nkom s’est fait connaître dans les années 80 en mettant au grand jour la situation des femmes battues de son pays, le Cameroun. Aujourd’hui, elle est devenue le défenseur le plus emblématique des minorités sexuelles camerounaises. Un combat quotidien souligné par le New Yorker qui la mise sur la liste des personnalités africaines d’exception pour l’année 2012. Rencontre.

Qu’est-ce qui vous meut ? Qu’est-ce qui pousse une personne comme vous à prendre la parole et de fait à prendre des risques pour une ou des causes qui au départ ne la touchent pas intrinsèquement?

C’est vrai qu’une vieille grand-mère africaine comme moi qui s’occupe d’une cause finalement très moderne, ça peut susciter des questions. Mais c’est tout à fait simple. Je suis avocate depuis plus d’une quarantaine d’années. Je côtoie la misère, la douleur, la détresse et ma nature ne me permet pas de rester complètement indifférente à la souffrance. J’ai été élevée dans les valeurs d’amour, de partage, de respect de l’autre. J’ai grandi dans une famille modeste où il y avait 11 enfants. Dans cette famille, le respect était un devoir. Et ce respect correspondait aussi à une prise de conscience de sa propre liberté et de sa propre humanité.

Ce sont ces valeurs qui vous ont amenés à choisir le métier d’avocate et à être la première femme noire à accéder au barreau du Cameroun ?

Oui, c’est pour ça que j’ai choisi ce métier et c’est comme ça que j’ai commencé à exercer en 1968. Chose qui n’était pas du tout facile dans un Cameroun qui était indépendant depuis seulement 8 ans et qui avait une jeune administration. Mais la sécurité de l’emploi et les avantages d’être dans la fonction publique, c’est à dire du côté de la magistrature, étaient quelque chose d’évident pour une personne comme moi qui avait fait des études de droit. Vous aviez les honneurs même si quand mes camarades ont su que je choisissais cette voie, ils se sont demandé si je n’étais pas folle. Ma propre maman m’a dit que j’allais être obligée d’attendre que les gens aient des problèmes au tribunal pour pouvoir gagner ma vie. C’est comme cela que l’on concevait ce métier à cette époque.

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la cause des homosexuels au Cameroun ?

Il y a exactement 10 ans, j’ai reçu la visite de quatre jeunes Camerounais qui vivaient en France et qui étaient en vacances au Cameroun. Ils avaient pleins de projets pour le Cameroun. On a beaucoup parlé et j’ai compris qu’ils étaient plus que des amis, qu’il y avait une grande intimité entre eux. J’ai surtout compris qu’ils n’avaient aucune idée que ce qu’ils vivaient en France était interdit et même illégal ici. Du coup, j’ai trouvé un moyen de parler de la pénalisation de l’homosexualité au Cameroun. Et j’ai bien fait car j’ai vu qu’ils n’étaient pas conscients des risques ou des désagréments qu’ils encouraient si quelqu’un d’autre de malveillant se rendait compte de leur homosexualité. Cela pouvait aller de l’agression physique, de l’extorsion de fonds, du chantage à la dénonciation à la police et l’arrestation. Quand ils sont partis, je me suis sentie interpellée parce que je leur avais un peu gâché les vacances. Je me suis surtout trouvée minable d’avoir juste dit « faites attention » ce qui ne veut rien dire et ne se traduit pas dans tous les actes du quotidien d’un individu. Je me suis trouvée minable de ne faire que ça et d’un autre côté, j’ai commencé à réfléchir. Je me suis dit que nous envoyons des enfants en Europe pour qu’ils étudient en souhaitant qu’ils reviennent apporter leur contribution au développement du pays, et que nous voulons tous qu’ils soient là parce que nous sommes fiers d’eux. Mais quand je vois ce qui peut leur être réservé, je me demande s’il faut leur dire la vérité dès le départ : « Mes enfants, tous ceux qui sont là-bas et qui ont une certaine orientation sexuelle, sachez que si vous revenez chez vous, même si vous êtes bardés de diplômes, mêmes si vous êtes les meilleurs dans des domaines, que vous avez des prix, votre place est en prison ». Il fallait que chaque parent, y compris l’Etat, se pose des questions. Je me suis dit qu’il fallait que j’en fasse un peu plus. Un peu plus, cela signifiait que je n’allais pas attendre d’agir chaque fois dans le cadre d’un dossier que l’on me confiait en tant qu’avocate. Il fallait que cela soit quelque chose de permanent, quelque chose qui puisse interpeler, quelque chose qui soit un cadre pour recevoir ce genre de débats. Le cadre de droits fondamentaux. Le cadre de libertés fondamentales.

Du coup vous avez créé votre association ?

Oui, j’ai créé une association pour la défense de l’homosexualité qui s’appelle l’Adefho. Bien sûr, je savais que j’allais avoir des problèmes : une association pour la défense de l’homosexualité dans un pays où l’homosexualité est illégale, ça peut sembler absurde. Mais, je savais aussi qu’avoir des problèmes me donnait l’occasion d’expliquer et de sentir le débat là où il devait être. Je n’avais pas l’intention de le faire masquée car il me semblait que cela méritait une véritable interpellation internationale, que la problématique devait entrer dans toutes les maisons car toutes les maisons peuvent avoir des enfants homosexuels. En même temps, cela me permettait de donner des arguments de droit sachant que le Préfet pouvait refuser de légaliser mon association. La loi le lui permet dans un délai de deux mois à compter du jour de la déclaration en préfecture. Mais il doit le faire par une lettre motivée pouvant être contestée devant les tribunaux. Je voulais lui donner la possibilité de savoir qu’il y a d’autres arguments qui sont aussi tirés de la législation camerounaise et qui sont au-dessus du Code Pénal. Cela n’a pas raté. Le Préfet m’a convoquée mais au final, il n’a jamais rejeté ma demande parce qu’il ne pouvait pas motiver ce rejet. D’un autre côté, il ne m’a pas donné non plus le récépissé parce qu’il savait que c’était gros ce qu’il faisait et que cela ne serait pas compris par tout le monde. Il a légalisé notre association par défaut, par son silence. Ils ne peuvent pas aujourd’hui nous empêcher de fonctionner.

Pour que l’on comprenne bien, que risque légalement un homme ou une femme camerounais à vivre son homosexualité ou à être dénoncé? Que dit la loi ?

Ils risquent 5 ans de prison selon la loi Camerounaise.

Et au quotidien, que risquent-ils ?

Que la famille les rejette. Qu’on les humilie. Qu’on exerce des violences sur eux. Qu’on les discrimine. Il faut qu’ils se cachent et ne disent rien. Jamais.

Mais est-ce que les homosexuels camerounais sont mieux traités aujourd’hui qu’avant ?

Non, ils ne sont pas mieux traités aujourd’hui qu’avant parce que le sujet est à l’ordre du jour. Avant c’était tabou. Avant, un homosexuel que l’on arrêtait, même si c’était dans des conditions illégales, il ne prenait pas d’avocat. Il s’arrangeait et payait pour sa liberté. Il n’avait qu’une envie, c’était disparaître et que l’on n’en parle plus jamais. Ce qui arrangeait aussi certains policiers car ça leur permettait d’avoir un peu plus d’argent. Ça se réglait comme ça. C’est ça que je ne veux pas. C’est ça que j’ai refusé.

Il y a trois mois, deux jeunes camerounais condamnés à 5 ans de prison pour leur homosexualité ont été acquittés. Etes-vous optimiste quant à l’évolution des lois en matière d’homosexualité ? Est-ce que les choses sont en train de changer au Cameroun ?

C’est optimiste pour le Cameroun. Surtout ils ont été acquittés en cour d’appel car jusque-là toutes les condamnations que nous avions eues, c’était au tribunal d’instance. Cette fois-ci, on a eu une décision favorable au niveau de la cour d’appel ce qui fait que, même si ce n’est pas grand chose, nous pouvons dire aux gens que nous ne sommes pas les seuls à les soutenir. La vérité aujourd’hui c’est que l’on peut être un juriste qui ne touche pas de pot de vin, qui n’est pas lesbienne ou homosexuel et qui, uniquement à travers le droit, refuse de condamner ces personnes. Les choses bougent de façon très timide mais c’est la première fois que nous avons une décision dans notre sens donc forcément, cela compte et cela va interpeller. Surtout que ce n’est pas complètement terminé. Le procureur général qui n’en revient toujours pas a formé un pourvoi. Tant mieux car nous espérons avoir cette fois-ci une décision de la Cour Suprême qui irait dans notre sens et aurait un impact national. Cela pourrait faire jurisprudence.

Comme vous le savez, la législation est en train de bouger en France. Que pensez-vous du débat qui a encore lieu ici à propos du mariage des couples de même sexe ?

Heureusement qu’il y a deux France. C’est dommage que des gens comme Copé, qui veut être Président de la République, oublie que demain il va peut-être incarner les valeurs de la République française. Il oublie que dans le domaine des droits de l’homme, la France pouvait se vanter d’être un pionnier. Aujourd’hui, il reste ça à la France et c’est important car c’est la première préoccupation des plus grands dirigeants de la Terre.

 

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La loi sur le mariage des couples du même sexe en France est en bonne voie pour passer. Est-ce que cela peut avoir des conséquences, positives ou négatives, au Cameroun ?

Cela peut avoir de bonnes conséquences car nous pourrons dire aux gens, que le Président de la République française issu du suffrage universel, que l’Assemblée Nationale et le Sénat ont maintenu le cap. Ils n’ont pas oublié que les valeurs de la République c’est la liberté, l’égalité de droits et la fraternité. Il y a une très grande différence entre la France et le Cameroun parce que chez nous c’est l’Etat qui broie des individus qu’il s’est pourtant engagé à protéger. On n’a vraiment pas de quoi narguer la France parce qu’elle n’a pas démérité. Dire que c’est l’homophobie qui est un délit, c’est important. Qu’un Etat ne réprime pas la violence, qu’il n’intervienne pas pour protéger ses citoyens, qu’il ne réagisse pas à une plainte de défenseurs des droits de l’homme face à des menaces claires, nettes, répétées, ça c’est grave. Et la France n’en est pas là. Des choses peuvent arriver mais le Glaive et la Balance sont là, fonctionnent, rappellent à l’ordre ceux qui dévient.

On parle de l’homosexualité ici en France. On en parle aussi aux Etats-Unis. Il y a eu cette conférence à Paris mais aussi à Katmandou et à Brasilia pour porter une résolution à l’ONU qui vise à dépénaliser universellement l’homosexualité. Pourquoi selon vous l’homosexualité est en ce moment un sujet central ?

Je pense que c’est normal que cela devienne un sujet central parce qu’il s’agit des droits de l’homme. Par exemple, tout le monde connaît le fléau du Sida. La communauté internationale, la communauté humaine a décidé de le considérer comme un danger pour l’humanité. Et vous avez des gens qui font le tour du monde pour ramasser des fonds pour lutter contre ce fléau. Ces fonds sont envoyés partout dans le monde. Pourquoi ? Parce qu’au-dessus du citoyen, il y a l’être humain. On s’en est bien rendu compte et c’est comme ça que l’on peut mesurer l’évolution de nos sociétés. Plus vous mettez l’homme au centre de vos préoccupations, plus vous êtes considéré comme un pays développé, un pays qui avance. D’avoir compris ça en 2013, ce n’est pas trop tôt mais c’est une bonne chose. De rappeler aux chefs d’Etat que leur engagement numéro un quand ils font de la politique, quand ils acquièrent l’autorité suprême même dans un espace donné, c’est d’abord de servir l’homme, c’est important. Et je trouve que c’est tout à fait normal et bienvenu que l’on remette l’Homme au centre de tout. Comment peut-on accepter aujourd’hui que l’être humain ne soit pas cette préoccupation centrale ? Et le problème de l’homosexualité est un problème préoccupant parce que malgré la Déclaration universelle des droits de l’Homme qui a 65 ans, on s’est rendu compte que les gens ne sont pas gérés sur des bases égalitaires en droits et en devoirs. Et ça, ça ne permet pas à l’humanité et au pays d’avancer. Vous ne devez pas exclure, vous devez rassembler, vous devez mobiliser le maximum, vous devez partager. Vous ne pouvez pas aujourd’hui prétendre être quelqu’un qui promeut les valeurs de la démocratie si vous créez les conditions pour faire diminuer l’humanité par la mort, les emprisonnements ou par des condamnations sous prétexte de différences. Vous marchez à contre-courant. Vous êtes du mauvais côté de l’Histoire. On doit le rappeler y compris en mettant certains chefs d’Etat en prison.

Nous avons beaucoup parlé de l’homosexualité. Certes, c’est votre fer de lance mais ce n’est pas votre seul combat. Est-ce que vous pensez comme Angela Davis que lutter contre une discrimination ne sert à rien si on ne lutte pas contre toutes ?

Je suis à mille pour cent d’accord. Je lutte contre toutes les discriminations. Derrière le combat pour les homosexuels, je me bats en fait pour le traitement égal pour tous en droits et en devoirs, pour le respect intégral de l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’Homme : « Tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droits ». Voilà les vraies valeurs pour lesquelles je me bats et chez moi, je rappelle tous les jours au Président de la République qu’il doit donner l’exemple de l’égalité de traitement. Tant que le Président de la République du Cameroun notamment, ne donne pas l’exemple du souci qu’il a de pratiquer ces valeurs d’égalité au quotidien, il ne sera pas considéré comme quelqu’un qui est du bon côté de l’Histoire. Il va être considéré comme quelqu’un qui fait la promotion de l’inégalité et donc de la discrimination. Ce n’est pas mieux que l’Apartheid, n’ayant pas peur des mots. Bien évidemment nous avons besoin du monde entier pour ça car c’est une question qui relève de l’humanité, qui est au-dessus de la citoyenneté. Il faut que les gens, ici au Nord, aient le courage de rappeler à nos chefs d’Etat les engagements qu’ils prennent à l’ONU ou ailleurs. Il ne faut pas que les présidents ou les chefs d’Etat d’ici se taisent sous prétexte qu’on leur dit que chez nous, il y a des coutumes. Il n’y a pas de coutumes là où il y a les droits de l’homme. Il n’y a pas d’excision sous prétexte de coutume ou de religion. Des gens se sont battus pour que nous ayons la liberté de choisir notre religion, ce n’est pas pour qu’une fois dedans, nous utilisions notre religion pour couper des têtes ou des clitoris et pour balancer les homosexuels par-dessus les falaises.

Selon vous, qu’est ce qui manque à nos sociétés modernes pour que les discriminations disparaissent ? Des lois, de l’éducation ?

Il faut tout ça en même temps. Si on apprend à son enfant à respecter l’autre, si on lui apprend à ne pas se moquer de son camarade qui est différent, si on lui apprend que la différence existe et qu’il faut la respecter, il trouvera cela normal et ne discriminera pas à son tour. Et il ne faut pas oublier que son enfant peut être demain celui qui est différent. Chacun d’entre nous a son rôle à jouer, individuellement, sur le plan familial et clanique. Et non pas être là se dire moi j’ai la liberté de choisir et lui non. Ça, ça n’a pas de sens. C’est tout le monde qui doit pratiquer l’égalité, le respect de la différence et le propager. A ce moment-là, on pourra arriver à quelque chose. Il faut réintroduire dans les programmes scolaires, dès le plus jeune âge cette notion fondamentale qui s’appelle les droits de l’Homme et apprendre aux enfants à voir comment ça s’articule au quotidien.

Le fait que vous soyez une femme, mariée, mère, grand-mère est-il un avantage dans vos luttes contre les discriminations ?

Une chose est certaine c’est qu’il y a des gens qui m’insultent en se disant que je suis forcément lesbienne ou qui sont sûrs que je n’ai pas d’enfant. La réalité de ce que je suis fait toujours tomber leurs arguments. Je n’ai même pas besoin de parler. Il y a toujours quelqu’un à côté qui sait qui je suis réellement et qui le leur dit. J’ai cette chance là. Il y a des arguments que je n’ai même pas besoin d’examiner. Ils tombent tout seul et ridiculisent celui qui les avance.

Vous faites l’objet de menaces. Est-ce que vous êtes protégée?

C’est vrai que j’ai été amenée à penser à assurer ma sécurité. Mais, il est hors de question que j’arrête le combat parce que l’on m’a menacée. Je pense que ceux qui nous ont amenés à avoir les libertés que nous avons aujourd’hui étaient prêts à payer ça de leur vie. Donc les menaces ne suffiront pas. C’est à nous, à moi, à tous ceux qui pensent comme moi, tous ceux qui pensent que ce combat vaut la peine d’être mené de prendre un certain nombre de dispositions pour continuer et pour faire triompher la liberté et l’humanité.

De quoi avez-vous peur ?

Je dis souvent à mes adversaires que je suis consciente que, dans tous les cas, la mort est ma destination. Comment puis-je avoir peur de mourir ? Je suis préparée à mourir depuis longtemps. Et puis, j’ai 68 ans, il y a des gens qui ne sont pas arrivés là. J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai apporté quelque chose à l’humanité. Ma mission, je l’ai accomplie et je l’accomplie encore. Elle consiste à aider des gens qui n’ont pas eu ma chance ou celle de mes enfants et qui ont besoin de personne comme moi. Je ne vois pas comment je peux ne pas répondre à leur appel et leur apporter ce niveau d’humanité dont ils ont besoin pour vivre leur vie

Avez-vous l’impression d’être une dissidente ?

Les gens pensent que je suis une dissidente mais moi, je pense que non. Je suis simplement une personne qui sait qu’elle est un être humain et qu’elle appartient à une grande famille qui est l’humanité. Une personne qui sait que cette humanité peut faire la différence dans la vie de chacun de ceux qui sont là et qui souffrent. Si je peux le faire rien qu’en les aimant, rien qu’en apportant de l’amour à mes clients qui sortent de prison et qui se retrouvent seuls, c’est un devoir que j’accomplis avec beaucoup de joie.

 

 

Interview publiée sur Europe Créative le 17 et 24 avril 2013

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